‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 44 sur 113 · LES TROIS MENDIANTES · texte numérisé non relu

LES TROIS MENDIANTES

Tu es une vraie sorcière !

ODONILDE

Oui, j'aime le mal pour le mal et mérite de réussir, mais chut! quelqu'un vient, le sable des dunes ronfle comme un tambour. Quelqu'un, vous dis-je, marche dans la bruyère.

MEGGIROUDE

Faut-il lui sauter à la gorge?

LONGGHET

Ou lui fendre le ventre du tranchant de nos ongles"? Malheur à l'imprudent qui vient troubler notre conseil! Vite vos mains, mes sœurs, pour former la ronde et l'entraîner au-dessus des pâtures et des mares, des mares et des pâtures, des pâtures et des bois.

ODONILDE

Paix, mes sœurs, rentrez vos griffes, et toi,Cossine, impose silence à ton cliquet de bois. Celui qui vient ici vous vaut toutes; sa mauvaiseté égale la vôtre, tout inconscient et tout jeune qu'il soit. C'est un vrai prince et le plus bel atout de votre jeu, le dé pipé de la partie que nous tenons contre l'âme d'une reine et la gloire d'un roi.

MEGGIROUDE

Un prince, dis-tu?

ODONILDE

Mieux, un dauphin, et vous l'allez voir, un vrai mignon de couchette et de chevalet, cruel comme un chapard et beau comme père et mère, le portrait et le désespoir de la reine, celle-là même que j'amènerai cette nuit.

COSSINE

Que vient-il faire ici ?

MEGGIROUDE

Nous consulter?

ODONII-DE

Non pas. Ce cliauip de supplice est un lieu pour lu' plaire, je f^age qu'il y vient promener ses amours.

COSSIiN'E

En effet, une colombe raccompagne.

ODONILDE

Je l'aurais parié ; mais retirons-nous à l'écart, mes sœurs, et livrons-lui passage. Qu'il ne nous voie pas, qu'il ne nous soupçonne pas, et, pour peu qu'il parle, vous l'aimerez comme moi.

MEGGIROUDE et les Jeux autres mendiantes. Brrrt !

(Elles se dispersent et se cachent derrière les gros cubes de pierre des

gibets.) (Entrent Rotteriii et Bellangère. Rotterik est tout vêtu de drap noir et

de soie violette, il marche drapé dans un grand manteau en tenant

enlacée Bellaneère.)

SCÈiNE IV

Les préciîdea'tes c.\chées, ROTTERIK, BELLANGÈRE

BELLANGÈRE

Oii ! monseigneu)-, pourquoi ni'avoir amenée ici ? Ces Lois de justice et ces cubes de pierre, et toujours ces gi '

LA MANDRAGuriK 141

bets comme autant de grands bras noirs dressés contre le ciel 1

ROTTERIK

Oui, c'est un charnier, et l'endroit ne paraît pas te plaire, petite tourterelle; mais j'aime ta terreur d'oiseau palpitant dans mes doigts. Tes yeux sont plus beaux agrandis par l'épouvante, le fard le plus délicat est celui de Tangoisse, et à te sentir ainsi défaillir contre moi, c'est ton âme, il me semble, que je bois sur tes lèvres. (H rembrasse sur la bouche.)

MEGGIROUDE et COSSINE, cachées.

Oh! oh! oh!

BELLANGÉRE

Vous dites toujours des choses étranges et que mon âme ne saisit pas! Monseigneur, vous ne me parliez pas ainsi dans le petit bois de frênes, et j'aimais bien mieux votre air et vos paroles avant de venir dans cet affreux

endroit.

ROTTERIK

C'est parce que tu es encore une petite fille, Bellanf^ère ; mais, quand tu connaîtras mieux l'amour, c'est toi qui mèneras tes soupirants errer dans les cimetières. Rien ne fait mieux arder un drille que la vue d'un tombeau, rien ne pousse plus à la fermentation de la vie que la pensée de la mort. Sens-tu cette pestilence dans l'air? cette odeur de charogne t'avertit que l'existence est courte, la volupté brève, irrévocable, hélas! et que rien ne vaut la minute où nos bouches s'écrasent dans le même baiser, n Vembrasse encore.;

BELLANGÉRE

Vous me faites mal, monseigneur.

ROTTERIK

Vraiment, me prenais-tu pour un roucouleur de romances? (Lui serrant violemment les bras.) Je te fais mal et tout à l'heure je te ferai bien plus de mal encore, et tu me diras merci pourtant.

BELLAXGÈRE

Mon bon seip;neur, laissez-moi, monseigneur!

ROTTERIK

Tu veux que je t'abandonne aux pieds de ces potences? Tu sais qu'il est de joyeux pendus ! Vois, le jour baisse, les suppliciés défunts vont tout à l'heure sauteler à clochepied dans la lande. Serais-tu curieuse de leur danse?

BELLANGÈRE

Vous dites des choses affreuses, monseigneur! (Elle se presse contre lui.) Allons-nous-en, j'ai peur.

ROTTERIK

Alors, tu ne veux plus me laisser là, méchante ; allons, embrasse-moi; tu es très belle, ce soir, Bellangère, le sais- tu?

BELLANGÈRE

Et vous, bien terrible pour celle qui vous aime; allons, rentrons, mon adoré prince. Il se fait déjà tard, et nous sommes loin du manoir royal.

ROTTERIK

Du manoir de notre bonne mère? Croirais-tu, par hasard, que je vais t'y ramener? Non pas. N'i ce soir, ni demain, ni demain ni jamais vous ne rentrerez là-bas servir ^yeç ces mains qu'a baisées votre rn^îtrej

BELLANGÈRE

Seigneur!

ROTTERIK

Oui, tu es hiien à moi et la proie de ton prince, petite Uellangère, le via est tiré, il faut le boire... En admettant que je te laisse ici, retourneras-tu seule à pied à travers ces deux lieues de bruyère, ou passeras-tu la nuit aux pied de ces gibets ?

BELLANGÈRE, se tordant les mains.

Mon Dieu ! mon Dieu !

ROTTERIK

Le lieu est mal fréquenté, je t'en préviens. Le baiser goulu des vampires ou les doigts griffus des sorcières — car elles doivent pulluler ici sur les minuit — c'est là ce que tu préfères à la couche royale et à mon bel amour? (ii l'eaiace.)

BELLANGÈRE, se débattant.

Monseigneur! Monseigneur !

ROTTERIK

Personne ne peut entendre tes cris. A quoi bon ces simagrées d'écolière"? Allons, consens: je te ferai riche. Tu viens ?

BELLANGÈRE, pleurant.

Ahl VOUS m'avez trompée! Si j'avais su? C'est une là:heté

ROTTERIK Parbleu! (il l'entraîne, ils sortent.;

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