SCÈNE m
Le« PBÉCÉDF.NTE5, ET ODONILDE ODOMLDE
Une œuvre royale, par le pied-bot de notre maître. Je ne me dérange pas à moins, mes vieilles chouettes. Si ridé que soit mon cou je ne le risque pas, moi, pour la damnation d'un couvent de nonnesou la paillardise d'une communauté de frocards; oui, la stigmatisée du désert d'Arrau, l'exécutée en effigie du four à plâtre d'Effern, la vieille Odonilde est là parmi vous, mes petites apprenties sorcières, et je viens vous demander, vous demander non pas, Yous ordonner de prêter vos pattes crochues à mon œuvre ! (Elle descend vers elles.) C'est la destinée de tout un royaume qu'il nous faut tisser d'ombre et de sang cette nuit, mes belles lilandières. 11 s'agit de faire fleurir ici l'obscène mandragore, la plante qui lue le sommeil, la plante à la racine meurtrière qui obsède la pensée, détruit la volonté et empoisonne la vie à qui Va touchée une fois.
LES TROIS MENDIANTES, se levant effrayées. La mandragore !
ODONILDE
Oh ! sur ce sol engraissé par le sang des gibets, deux ou trois rondes de sorcières suffiront, croyez-moi, mes sœurs, et quand vous aurez pris vos ébats à minuit, sous la lune complice, la plante d'agonie germera.
MEGGIROUDE
Et c'est la destinée d'un royaume, dis-tu?
LA MANDRAGOP.F 13^
ODOMLUt;
La vie de tout un peuple, la honte et le scandale de tout une dynastie, c'est la pourpre avilie, un roi d.^slionoré, une reine sorcière épeureo, rendue pareille à nous par le chagrin et la terreur, une vierge damnée, drllorée innocente, une colombe et une adepte, quoi!
l.o.NC.CIlET
Tu es la bien-aime'e du Maître, Odonilde!
ODONILDE
Oui, il m'a marquée de sa griffe, mais écoutez et prêtezmoi bien le miroir de vos âmes obliques. L'horizon est de plus en plus rouge et voici la nuit; dans une heure, trouvezvous toutes les trois ici. Au lever de la lune, j'amènerai une reine.
Une reine !
MEGGIROUDE
ODONILDE
La reine, uui, la reine Godelive, la triste exilée du manoir de Storrnberg, la reine aux couches bestiales et soupçonnées, qu'ont répudiée et le roi et le peuple.
COSSINE
La reine Godelive, celle qui a enfanté un monstre?
ODONILDE
Un monstre, oui, le monstre informe et larveux que tout le monde croit mort et que vous connaissez bien, vous qui fréquentez les charniers et les ruines.
MEGGIROUDE
Et c'est pour la mettre en présence de sa fille que tu la conduis ici?
ODOMLDE
Tu es ivre, Meggie! La reine Godelive porte en elle un cimetière, le regret du passé; et dans cette âme pestiférée par une morte tu voudrais que je fisse refleurir l'espérance? Non pas, je veux au contraire lui donner pour compagnon un spectre. Elle embrassera sur la bouche un cadavre, car les cadavres étoufTent les vivants. Je lui ai persuadé que la racine infâme lui rendrait, cultivée par elle, la forme de son enfant. J'installerai auprès d'elle un fantôme, et le monstre qu'elle aime, le monstre qu'elle croit mort et dont elle vient chercher ici la vaine image, peut errer maintenant.
COSSINE
Puisses-tu mener à bien tes complots maléfiques, Odonilde! Satan doit bien t'aimer.
ODOMLDE
Il veut bien me conseiller parfois. — Écoutez-moi : Gardée par la mandragore, hantée et épiée par elle, la fiodelive aveuglée ne retrouvera jamais sa fille; elle veut contempler son passé, je lui donne une enveloppe vide. La sorcellerie n'est-elle pas l'art d'égarer les âmes, de les leurrer et de les conduire au désespoir? A qui de vous le Très Bas s'est-il jamais donné depuis le jour funeste, où, pour vou^ mettre à mal, il affola vos convoitises, ensorcelées mes sœurs, maintenant ensorceleuses, ourdisseuses de désastres, semeuses de désespoirs, de crimes et de trahisons?