SCÈNE PREMIÈRE
MYRDHINN, VIVIANE
VIVIANE, appuvanl ses bras nus aux genoux de Myrdhiun 'et le fixant dans les yeux.
M'aimez-vous, ô Myrdhinn, m"aimez-vous, puissant maître ?
(Elle se dresse à demi et le couronne de sa guirlande de fleurs.) Voyez, j'ai de mes doigts tressé ces fleurs de hêtre Pour votre front de mage et vos cheveux d'aïeul.
^Silence de Myrdhinn. Elle se laisse retomber à ses pieds.)
11 se tait... et sa barbe est comme un grand linceul, Où la parole morte est à jamais raidie.
(Se rapprochant et posant sa tète sur les genoux de Myrdhinn.)
Le hàle et l'air des bois m'ont-ils donc enlaidie A ce point, qu'aujourd'hui, dédaigneux de me voir. Vous refusiez, Myrdhinn, à mes yeux le miroir De vos yeux, vos chers yeux emplis de mon image
Jadis?
(Elle baisse la tète et. tristement, comme a elle-même :)
Sita jadis aima d'amour un mage, Mais l'amour de Sita n'était pas morne et seul.
MYRDHINN
Mais l'amour de Sita respectait son aïeul. J'ai de la neige au front... enfant, et c'est folie De vouloir éveiller dans l'ombre ensevelie La jeunesse défunte et l'amour apaisé.
VIVIANE
C'est bien... Je me tairai sans quêter de baiser.
Voyez, je m'enveloppe et revêts de sagesse.
(Elle se hausse en rampant jusque sur les genoux de Myrdhinn, s y
assied, lui passe un bras autour du cou, de l'autre main ouvre la barbe de Myrdliinn autour d'elle, s'en enveloppe et là, blottie, lui peigne la barbe et cliaute à uii-voix :)
Uue vieille araignée, effrayante et traîtresse, Ayant au fond des bois tendu ses rets d'argent. Gardait dans Toiubre obscnre un silence méchant. Vint à passer auprès, lumineuse et vibrante. Une mouche d'été, folle àme au bois errante. Le monstre ent bientôt fait d'arrêter son essor Et dévora vivante au bois l'abeille d'or.
MYRDIIIXN
Et l'abeille chantait, même étant dévorée !
(Il lui caresse les cheveux.)
0 loujtls cheveux d'or fauve et langue plus dorée!
Mais j'ai quatre-vingts ans, moi je suis un vieillard;
0 blanche étoile errante en mon triste brouillard,
"Viviane, à quoi bon ces espiègles caresses
De jeune amante à moi, si vieux? Quelles tendresses '
Puis-je vous inspirer et que veulent de moi
Ces grands yeux attachés sur les miens? Oui, pourquoi
Tout ceci? Néanmoins Myrdhinn vous remercie;
Vous l'avez fait sourire et mon âme obscurcie
Par vous s'est éclairée, enfant rieuse.
(Il se dégage et la repousse doucement.'
VIVIANE se dressant debout.
Enfin,
Vous avez retrouvé la parole.
(Elle se rassied.)
Un devin Breton, étant tombé, dit un conte, en enfance, Croyait devenir fée en gardant le silence. Vous au moins vous parlez, vous avez une voix.
MYRDIIINN lui prend la main, et comme se parlant à lui-même:
Écoutez. Le passé nous avertit parfois.
(Très leulevneut iraboni, puis s'animant pou à peu.)
Quand j't'tais droit et fort... au temps de ma jeunesse,
Neuf compafinons et moi, tous les dix dans l'ivresse
De nos vingt ans, joyeux et de gloire jaloux,
Au pied de ce grand chêne avions pris rendez-vous
Pour courir l'aventure et conque'rir le monde.
Comme nous étions là, devisant à la ronde.
L'un d'entre nous, prenant son olifant d'airain.
Fit soudain éclater dans un mâle refrain
Un tel enthousiasme enragé pour la ^'loire.
Qu'on eût dit un appel farouche à la victoire,
Une insulte à la mort, tant ce chant mâle et fier
Sonnait, ardent et sombre, avec un bruit de fer :
Et nous l'écoutions tous ravis, l'âme exaltée,
Quand un cerf à nos pieds, comme une ombre argentée,
Partit dans la broussaille au clair appel du cor;
Et chacun reconnut le cerf aux cornes d'or.
L'animal fabuleux des chasses légendaires.
Le cerf aux cornes d'or, qu'à travers les clairières
Tous les rois ont chassé dans la brume et le vent
Et sans jamais l'atteindre.
/Il se lève, Viviane le suit.)
Alors nous soulevant Sur nos selles, dans l'ombre et la forêt brumeuse Nous chassâmes trois jours la bête merveilleuse. Luttant avec le vent, l'éclair des cornes d'or Dans les yeux, tressaillant au fauve appel du cor; Et l'enivrant écho de la chanson superbe Tournoyait sous le chêne et bondissait dans l'herbe Et, le col en sueur, l'écume sur le murs. Nos dix chevaux cabrés partageaient nos transports.
(Lentement.)
Le cerf s'évanouit à la source des Fées, Celte source fameuse, où des voix étouffées Semblent rire et tantôt gronder sous le Ilot clair.
VIVIANE
Oui, je sais... qu'un enfant y jette un clou de fer. Une épingle... elle rit! l'eau bavarde, et murmure; Mais qu'on y trempe un casque, un glaive ou quelque ar- Voici le Ilot qui gronde et bouillonne en courroux, [mure,
MYRDIIINN
Tout en causant du cerf et raillant entre nous Notre espoir chimérique et notre course vaine. Nous allions tourner bride et quitter la fontaine, Quand, dans l'ombre attiédie et calme des grands bois. Un murmure invisible, un chœur ailé de voix Si douces, qu'on eût dit un vol errant d'abeille. Nous arrêta.
(Mouvement de Viviane )
Ravis, nous prêtâmes l'oreille Et serions, enivrés, restés là jusqu'au soir Si mon vieil écuyer, étonné de nous voir Chanceler et pâlir, n'eût vu le sortilège Et ne nous eût crié : « Souvenez-vous d'Alphège! » Nous rappelant alors Alphège et les deux rois Trouvés morts avec elle au clair ruisseau des bois, Nous mîmes pied à terre, et loin des sources vides Regagnâmes la ville.
(Il se rassied, Viviane s'assied auprès de lui.)
Au loin les voix plaintives Cliantaieut dans la nuit claire et raillaient nos terreurs.
(11 prend la main de N'iviane.)
Hé bien, quand tout à l'heure avec vos doiyts frôleurs
Vous caressiez ma barbe et, faisant la craintive,
Vous vous disiez abeille entré mes rets captive,
Votre douce chanson m'a trouble... Le passé
M'est apparu soudain et, le cœur enlacé
Dans les nœuds étouffants d'une trame invisible,
(Il se lève.) J'ai senti près de moi la mort!
VIVIANE
Est-ce possible!
MYRDIIINN
C'est ainsi... j'ai cru voir la source au fond des bois Claire et calme, et dans l'ombre, où murmuraient les voix. J'étais moi-même assis, sans escorte et sans arme. Ébloui, subjugué, par je ne sais quel charme Que vous seule saviez, c'étaient des rythmes dor Et des pas enlacés.
(Viviane se lève tout à coup.)
Et j'étais comme mort; L'herbe autour de mon front montait épaisse et noire Et vous chantiez dans l'ombre, et lentement ma gloire, Ma vie et mon renom se retiraient de moi.
VIVIANE, presque menaçante.
Myrdhinn !
MYRDHYNN
0 douce enfant, pardonnez mon émoi.
(Il lui prend les mains, l'attire à lui, et la force à s'asseoir auprès de lui sous le chêne.)
Mon cœur a tressailli depuis sous vos caresses. Aussi pour ma méprise et toutes vos tendresses,
Pour vos soins méconnus, vous dois-je une faveur?
Demandez, Viviane, osez... votre ferveur
A m'aimer malgré moi Ta certes me'rite'e...
Fùt-elle étrange et folle... allez, belle irritée,
Le vieux loup s'apprivoise et cède à votre voix.
(Viviane se laisse glisser aux genoux de Myrdhinn, le contemple un instant en silence, comme en adoration, puis, lui prenant les deux mains, s'agenouille devant lui.)
VIVIANE
Est-ce vous que j'entends? est-ce vous que je vois?
La triste Viviane enfin serait aimée
Du sauvage Myrdhinn, et cette âme fermée
Consentirait enfin à fleurir sans effroi
Dans mon ombre implorante... 0 mon barde, ô mon roi,
Tu seras le grand chêne et moi l'humble liane...
Apprends donc le secret espoir de Viviane.
(Elle s'assied aux pieds de Myrdhinn, la tète renversée sur les genoux et posée entre les mains du vieillard, d'une voix douce et càiine.)
Myrdhinn, vous souvient-il d'un soir où (dans vos doigts
J'avais posé mon front) vous m'avez à mi-voix
Et, comme en me berçant doucement en cadence,
Parlé d'un charme étrange, un charme fait de danse.
De pas entrelacés et de syllabes d'or.
Ce charme, chant sacré des prêtresses d'Endor,
Était, me disiez-vous, d'une puissance telle.
Que sa danse aux guerriers était parfois mortelle.
Et que l'être endormi dans son divin accord
Demeurait à jamais les yeux clos, comme mort,
Invisible et pourtant, ajoutait la légende.
Toujours vivant dans l'ombre enfermé... La demande
Qui sur ma lèvre expire, hélas! méchant devin.
Tu la connais : dis-moi ce chant sombre et divin.
Le disciple est la gloire en gerbe du prophète.
Prends l'humble Viviane, ami, pour interprète
Et j'irai, proclamant ta puissance et ton nom...
Une bouche de femme on Te'coute... mais non,
Tu détournes la tête et gardes le silence.
Myrdhinn, apprends-le moi, ce charme fait de danse,
D'ombre et de pas rythmés dans un puissant accord!
Xotre amour en sera plus intime et plus fort.
Le secret partaj^é nous donnera le calme,
Je serai plus à toi, quand je serai ta palme.
Ta gloire, ton secret... 0 vieillard soupçonneux.
Pourquoi me refuser?... En cédant à mes vœux,
Tu crains, va, je le sais, de me donner une arme
Contre toi-même... Hélas! ai-je eu peur de ce charme.
Quand je t'ai suivi seule en ce grand bois obscur!
Si tu voulais, mes yeux seraient clos à l'azur.
Je le sais : tu pourrais me retenir captive,
A jamais invisible à tous et morte-vive
Avec l'herbe fleurie et l'ombre pour linceul.
0 Myrdhinn, souviens-toi de Tristan et d'Yseul !
Comme eux deux égarés dans la clarté des branches,
11 serait doux pourtant de cueillir les pervenches
Sous le chêne et de boire aux sources des forêts.
Vivant du même amour et des mêmes secrets.
Myrdhinn, apprends-le moi, ce charme fait de danse,
Dis, cède à mon désir, mon maître, aie confiance...
C'est là l'unique preuve, ami, de votre amour,
Que Viviane implore et vous y restez sourd!...
Myrdhinn, vous êtes sage et personne n'ignore
Votre gloire, et pourtant vous m'ignorez encore.
(Viviane qui, durant celle tirade, s'est traînée aux genoux de Myrdhinn, en le caressant et lui étreignant les doigts, lui retire brusquement ses mains des siennes et s'assied farouche à ses pieds.)
MYRDHINN', comme à lui-même.
Oui, j'ignore la femme et j'ignore demain; Car, si fameux que soit mon vain savoir humain,
Nuii, je 111' fus jamais ni plus fou ni moins sage,
Que le jour où, séduit par ce malin visage,
Je parlais devant lui de ce charme endormeur...
Mes soupçons n'étaient pas une farouche humeur...
J'ai lu dans vos regards... vous êtes curieuse,
Viviane... Eve aussi : comme elle ambitieuse,
Fausse, habile à tromper...; malgré votre front pur
Je vous sais Fàine éprise au fond d'un rêve obscur.
Les philtres enchantés, faits d'ombre et de mensonge.
Vous attirent : la gloire est la fille d'un songe,
0 songeuse... et vos yeux, où brillent la splendeur
Des sommets entrevus, m'ont appris la grandeur
De vos espoirs de femme et de vos destine'es.
(Prenant la main de Viviane, l'aUirant à lui et la regardant dans les yeux.)
Vous! vivre au fond des bois! De vos mains raffinées Cueillir l'herbe-racine et puiser au marais !
Vous captive d'amour... enfant!
(II la repousse.)
Non, les vrais rets Dangereux, ce n'est pas cette barbe de cendre, Mais ce sont ces cheveux couleur d'aurore et d'ambre, Caresse, ombre et parfum où, pour mieux enlacer, (Tout a l'enivrement de l'or et d'un baiser.
Silence. Viviane se dresse lentement, puis, debout, fixant Myrdliiijn, d'une voix d'abord glacée, puis s'omiiortaut.)
VIVIANE
J"ai suiiplié, ta bouche a gardé le silence. IJien, je vivrai sans charme et toi sans confiance, (larde-le, donc, ton charme, et son rythme païen, Garde-le, mais surtout, Myrdhinn, garde-le bien; Car si jamais mes yeux venaient à le surprendre, Je n'aurais ni pitié de ces cheveux de cendre,
BROGKLUNDE 13
Ni souci de ton âge et je me souviendrais De cette bouche habile à garder les secrets.
(Elle s'avance sur lui.;
Comme toi, je dirais le mot qui déshonore, Le mot qui fait aimer et fait aimer encore, Comme j'aime moi-m^me, errante et les yeux fous, De ma gloire oublieuse... Oui, mim cœur est jaloux. Jaloux de ton amour et jaloux de ce charme. Grâce à lui, mon bonheur tremble dans une larme, Grâce à lui mon amour est tressé de soupçons.
(Saisissant les mains de Myrdhinn et s'asseyaiit près de lui.) Va, je sais bien qu'au loin, dans l'ombre et les frissons Des grands bois inconnus, où nul écho n'arrive. Tu gardes endormie une belle captive, Une reine... Autrefois Fayel m'a dit son nom. Elle est près d'une source et dans le bois profond. Si l'œil des rois chasseurs s'ouvrait à la lumière, Plus d'une apparaîtrait, qui dort dans la clairière, Sous le charme invisible et captive à jamais!
(Se laissant glisser aux pieds de Myrdhinn.)
Ces femmes, cependant, Myrdhinn, tu les aimais! Au fond d'un rêve obscur tu les poursuis encore Peut-être, et je suis là, qui te prie et t'implore... Ah! ce pouvoir fatal 1 oh! ce charme exécré Qui te ravit à moi, Myrdhinn, je le saurai...
(Implorant Myrdhinn et se traînant à ses pieds.)
A' ois, mon corps à tes pieds rampe, amoureuse offrande! Myrdhinn, dis-moi le charme et la vieille légende.
MYRDIIINX, rêveur, les yeux baissés et ses mains dan* celles de Viviane étendue à ses pieds.
Jalouse!... et j'ai toujours, comme un lys, vénéré Ce front pâli... jalouse... et ce beau corps nacré N'a jamais eflleuré les rêves de ma couche.
14 TlIliATRE
(Se penchant sur Viviane et lui iîouriant.)
Le charme ! son seul nom flétrirait votre bouche,
Comme une fleur d'été, si je venais jamais
A vous l'apprendre un jour... Vivez donc désormais
Sans charme, Viviane... au bord des sources claires
Peignez vos lourds cheveux, errez par les clairières
Et laissez ce dessein dans un songe effleuré.
Le charme est dans les bois, les blés, ce lys doré,
Dans tout ce qui fleurit pour qu'une fleur renaisse :
Car le charme invincible, enfant, c'est la jeunesse,
La jeunesse! astre d'or éclipsé pour jamais
De ma vie et des yeux de celles que j'aimais.
(Il se lève, dégage ses mains de celles de Viviane et s'avance sur la