SCÈNE PREMIERE
RANAIDE
(Elle sort de son buisson, se frotte les yeux, s'étire les bras et regarde avec effroi autour d'elle.)
RANAinp:
Déjà le jour, il va me falloir reprendre ma course sous celte horrible forme... Plus horrible destinée encore! être un objet de dégoût et d'effroi pour les bêtes et les hommes. Hier encore, au bord de ce marais où je m'étais- réfugiée, je me suis vue entre les flèches d'eau, je me suis fait horreur! et pourtant la nuit je suis belle et dans l'obscur des sources où je me baigne, au clair de lune, des yeux char—
mants, qui sont mes yeux, me sourient et m'attirent, et j'ai bu plus d'une fois mes baisers sur mes lèvres... Pourquoi snis-je une créature de minuit, belle seulement dans l'ombre bleue des nuits lumineuses, effroyable à la clarté du jour? Le jour, les enfants me poursuivent à coups de pierre ; la nuit, les princes rôdent par les taillis pour me voir apparaître dans le miroir des fontaines, et les papillons veloutés se posent palpitants sur ma couronne d'iris noirs. (On entend une fanfare de cor.) Mon Dieu, vont-ils reprendre cette épouvantable chasse ! La nuit, je suis forcée de me cacher pour éviter leur amour; le jour, à me tapir dans le creux des cavernes et à sauteler à travers les herbes pour échappera la mort; et ma vie est une perpétuelle angoisse. (Le son du cor se rapproche.) Ohî.oh! cette fois, je l'ai reconnu, c'est l'oIifânt, c'est le soufUe maudit de ce chasseur infatigable, qui, partout, me traque et me poursuit, la nuit comme une proie et le jour comme un nfionstre. Aucune pitié n'est à attendre de lui, et j'ai peut-être encore plus peur de ses baisers que de ses flèches. Il est beau, pourtant... Quelqu'un. Fuyons, l'affreux moment de la métamorphose approche. (Elle selance légère et disparaît.) (Entrent deux rabatteurs et un valet de meute.)