‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 58 sur 113 · UN VALET DE MEUTE, DEUX RABATTEURS · texte numérisé non relu

UN VALET DE MEUTE, DEUX RABATTEURS

LE VALET

C'est bien compris, vous garderez les abords de l'étang pour empêcher la bête de s'y réfugier. Voilà trop de fois qu'elle nous échappe. En la rabattant vers la bruyère nous serons sûrs de l'y forcer.

PREMIER RABATTEUR

M'est avis qu' si vous l'attrapez, vous d'vrez un beau cierge à monsieur saint Hubert. C n'est point une bête comme les autres.

LE VALET

Tu dis?

PREMIER RABATTEUR

Qu' c'est une bestiole comme oncques n'en avait jamais encore vu; elle est de ci, elle est de là, on la croit loin, aile vous écoute, on croit la t'nir. Ah ben oui, aile est berlup, et c'est une drôle d' chasse qu' vous avez entrepris là.

LE VALET

Te demande-t-on ton avis, manant? le prince ordonne, obéis.

PREMIER RABATTEUR

J'obe'issons, mon bon seigneur, 1' prince est 1' prince, et c' qu'il veut; y faut qu' 1' veuille le peuple, qu'y soit de campagne ou de grand' ville; et j'avons point d' réticence, est-ce point, Jacquet?

JACQUET

Nous, j'obéissons ; mais j' sommes d' l'avis d'Urbain^ c'est point un' bête comme 1' s' autres.

LE VALET

Une bête comme les autres, une bêle comme les autres! l'avez-vous jamais vue, seulement?

URBAIN

Ah! celui qui l'aurait vue s'rait ben malin, c'est comme qui dirait un' espèce d' guernouille, mais hautecomme une

ITî THÉÂTRE

garce d' quinze ans, pas moins, et des manières de pucelette qui vous trémoussent drôlement 1' cœur. Les femmes d'abord, ici, en avaient quasi peur, et pis air s'y sont faites; et pas sauvage, avec ça. AIT n' fuit que les mâles.

JACQUET

Même qu'on Ta vue les soirs, à la veillée, venir écouter aux portes les contes que jacassent les femmes, et qu' c'est un animal qui aime la musique. Isabeau, la ménagère à Nicolas, Ta entendue chanter, pas plus tard qu'il y a trois semaines, et si doucement qu'alF vous tirait les larmes. Air a, dit-on, la parole tout comme une personne humaine,, et qu' c'est sûrement une chasse mal chanceuse que Monseigneur entreprend là; car,, n'est-ce point, Urbain, ça doit être queque créature ensorcelée ?

LE PIQUEL'R

Paix, assez de bavardages, je ne saiirai rien de ces brutes. Le moyen de tirer de ces niais de village un renseignement précis sur la belle fi.lle qui attire ici Monseigneur. Allons, viens ici, toi ! on t'appelle ?

JACQUET

Jacquet, pour vous servir, m'sieur l'écuyer.

LE PIQUEUR

Tu resteras ici, Jacquet, tu m'entends, pour surveiller la clairière et le chemin. Si la bête apparaît, lu lui barres le passage, l'étourdis avec ton bâton au besoin, et nous avertis d'un coup de trompe, (il lui passe son cor anlotir' dli cou et l'installe accroupi derrière un buisson, au fond de la scène. Redescendant ver-; le pujjlic et s'adressant à Urliaiti :) Toi, viens.

(entrent par la sauclio Maheude et Moni^eoUe, elles ont fies- bcf^nins de dra|) l'carlale avec de lon>;s voiles retombant sur les teni[ies, et de l.tus.'s manteaux de nuances neutres.)

Qu'est-ce que ces femmes? Le prince chasse en forêt et n'y veut personne aujourd'hui. lU fait mine de se diriger vers

elles.)

URBAIN

Mais, mais, c'est dame Maheude, la nourrice même de Monseigneur, et Mengeotle, la filleule de notre reine. Le château royal est tout près d'ici, vous 1" savez bien.

LE PIQL'EUR

Le domaine de la reine en disgrâce, c'est vrai; mais que font-elles ici, dans la rosée matinale, au lieu de se dorloter au lit, ces caillettes? La petite est jolie. Le prince la connaît.

URBAIN

Elles viennent de Saijit-Gilain, la chapelle des bois. Il y a aujourd'hui un arand pèlerinage, une procession organisée par le chapelain du château : une idée qu'il a eue pour guérii- notre bonne reine (iodelive, et vous allez voir taîvtôt! Eh ben, y en aura du monde dans la forêt! Tous les- sentiers seront noirs de clercs et de pèlerins.

LE PIQUEUR

EV monseigneur qui chasse aujourd'hui, non, il ne va pas entrer en fureur... Comment lui porter la nouvelle ?

Allons voir, (ils sorlent.)

Page 1