L.V PRINCESSE
On les a plus d'une fois pourtant tendues vers vous.
LA REINE
Tu dis?
LA PRINCESSE
Hélas! les temps sont proches et l'heure a sonné de tout savoir : les ordres du roi n'ont pas été exécutés, ma mèro, et l'affreux avorton dont vous expiez injustement la naissance est là qui saigne, agonisant devant vous.
L.V REI.NE, se redressant avec horreur. Le monstre à tête plate, aux pattes sautelantes.
LA PRINCESSE
La bête qui hantait vos cauchemars et rôdait en pleurant
autour de vous la nuit, l'objet de votre effroi expie aussi le crime de vous avoir aimée.
J^A REINE, iireuant la priucesse entre ses bras et la regar'Iaut.
Quoi! c'était toi qui... Toi si de'licieusement pâle et touchante, toi si radieusement belle qu'une clarté t'environne, toi, tu aurais pu être autrefois ce monstre? non, tu me leurres, je suis encore le jouet des mauvais esprits.
LA PRINCESSE
Regardez bien mes yeux, ma mère, regardez-les bien, contemplez aussi ces tristes mains saignantes. La dernière fois que je les tendis vers vous, c'était en mai, dans la forêt fleurie.
LA REINE
Le jour de laprocession... je me souviens, jeme souviens ! c'est le même geste. Et je n'ai pas su te défendre, oh! misérable que je suis!
LA PRINCESSE
Vous n'avez pas su me reconnaître, ma mère, j'étais laide.
LA REINE
Mon orgueil a eu honte de toi; pourras-tu me pardonner jamais, pitoyable et douce créature?
LA PRINCESSE
Les bêtes elles-mêmes avaient horreur du monstre, j'étais pour tous un triste objet d'effroi.
LA REINE, baisant les mains de la princesse.
Toi un objet d'effroi, ma belle petite princesse, mon
trésor, la clarté de ma vie, toi le miel de mes lèvres et la joie de mes yeux! Comme tu as dû souffrir quand toutes les créatures te reniaient et s'armaient contre toi, et je n'ai pas su deviner, moi, ta mère! Mais tout est fini, je t'ai retrouvée, tu es bien à moi, tu m'as pardonnée, n'e^t-ce pas? et nous allons désormais vivre tranquillement ensemble, rien qu'à nous aimer, à nous aimer pour tous les jours perdus, dans ce mélancolique château des Bois.
LA PRINCESSE, passant sa main dans les cheveux de la reine, bas à elle-même.
M'aimerez-vous encore dans une heure?
LA REINE
Tu dis?
LA PRINCESSE
L'iiorrible charme existe toujours, ma mère, et si je suis fille de la nuit tombante au lever du jour, dès les premiers rais de laube je redeviens le monstre effroyable et sautelant.
LA REINE, se redressant épouvantée.
Aux premiers rais de l'aube, toi que j'étreins dans mes bras et couvre de baisers?...
LA PRINCESSE
Et votre répulsion sera peut-être plus fofte, je suis si hideuse à regarder !
LA REINE, se jetant sur elle.
Moi, te renier maintenant, ù cruelle enfant? jet'ai bien à moi, et quoi qu'il arrive, je saurai te défendre!
LA TRINCESSE
Alors, bien vrai, ma mère, vous n'aurez plus honte de moi, vous ne me renierez pas et vous empêcherez?...
LA RELNE Empêcher qui? (Regardant toul à "coup les mains et les pieds bandés de la princesse.) C'est vrai, des hommes t'ont fait du mal, des hommes t'ont torturée. Est-il possible! Quelqu'un s'est trouve' sous le ciel pour mettre ma fille en croix!
LA PRINCESSE, prise d'un tremblement.
Il ne savait pas qui il crucifiait, ma mère, il ne croyait torturer que le monstre.
LA REINE
II? que veux- tu dire?
(On heurte trois coups à la porte: la reine se redresse virement ; la princesse, prise d'un tremblement, se serre avec effroi contre elle. Silence On frappe encore )