‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 8 sur 113 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

VIVIANE, MYRDHINN.

VIVIANE

Si Myrdhinn boude encor, il n'y verra plus clair

De sa vie, et ces flots d'iris et de lavandes

Lui feront un linceul odorant de guirlandes.

(Klle relire ses mains et s'appuyant ii réjiaule de Myrdliiiin qui garde le silence comme tout surpris :)

Vous ne me répondez pas, maître, m'en voulez-vous?

(Elle l'emmène doucement sous le grand chêne à leur iiremière place. — Mvrdliinn s'assied machinalement, Viviane se couche à ses pieds.)

Je veux rôver encore assise à vos genoux.

(Lui baisant la main.;

Et je respecterai désormais vos caprices.

(Elle lui peif^ne la barbe et les cheveux restés pleics de fleurs.)

J'aime tant à peigner ces cheveux blancs et lisses.

(Elle prend une rose dans son corsage et la promenant sur les lèvres de Myrdinn :)

Un mage comme vou&. doit aimer les odeurs !

MYRDIIINN

Que réclament de inoi ces doigts fins et rôdeurs?

VIVIANE

Rien. Laissez-moi croiser vos mains sur ma poitrine.

(Elle prend les mains de Myrdhinn et s'installant entre ses genoux, les lui "croise sur sa gor^;e.)

Aimez-vous cette robe aux tons d'aigue-marine? Elle vient de Syrie et se moire d'argent, Quand la lune au ciel brille,

(La luue vient de paraître sur les sapins au fond du ravin )

Un sélam, un vieux chant D'amour était plié dans l'ourlet de la robe. Autrefois je l'ai su... mais le sens s'en dérobe Aux yeux de Viviane : un sens mystérieux '! Fuit toujours dans ces vers éclos sous d'autres cieux. (Regardant Myrdhinn de bas en haut.)

II était cependant d'une douceur touchante. Dis, ce chant d'Orient, veux-tu que je le chante"?

(S'appuyant sur Myrdhinn./

Vous du moins en saurez, étant magicien, Saisir le sens obscur et .le mystère ancien.

(La lune, en ce moment au-dc>!sus du ravin, loiiiho en plein sur Viviane et les genoux de Myrdhinn. Viviane niiparait luunueuso et comme vêtue d'argent. Elle chante.)

Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers, J"ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.

Au suc des chardons bleus des dunes J'ai mêlé sous mes j-eux ardents Les froids rayons des vieilles lunes Pris au froid émail de mes dents;

Et j'en ai fait un clair breuvage, L'u vin d'espérance et de vœux, Un philtre amoureux et sauvage De la couleur de mes cheveux.

Rampante à tes pieds, en extase, Suppliante au cœur douloureux.

J'exalte vers toi le beau vase Ecumanl du philtre amoureux.

La coupe au niveau de ta lèvre Rayonne, et mes débiles mains Dans l'espéi'ance et dans la fièvre Implorent les bleus lendemains.

Et taudis que, blême, j'écoute Et fléchis au poids de Taffront, Le vin déborde goutte à goutte Et tu détournes, toi, le front!

Tu me dédaignes, mais prends garde!

Car la salamandre aux yeux verts Est ma complice et te regarde.

Vieux mage implacable et pervers.

Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers.

J'ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.

RROCKLIANDE 19

VIVIANE, regardant Myrdhinn.

Maître, ai-je bien chanté? Comprenez- vous mon chant?

MYRDIÎINX

Oui, je comprends que Yàç:e a fait mon front d'argent Et que je suis trop vieux, belle dame amoureuse, Trop vieux pour votre ardeur attirante et fiévreuse, Trop las pour votre rêve et l'impossible essor Que me'dite votre âme ; et parmi vos crins d'or En vain, voluptueuse et morbide couleuvre, Pour me plaire avez-vous, enfant, mis tout en œuvre; Le sang de mes vingt ans, que l'âge a refroidi, Trahit le vieux Myrdhinn, et dans l'ombre engourdi, Songeur lourd de regrets, de tristesse et d'années. Je suis le morne époux des vieilles fleurs fanées, Un diseur de légende et non le gai jouteur, Qu'implore votre voix de bel oiseau chanteur. Mais moi, l'âge a figé le sang bleu dans mes veines, Enfant, et votre espoir poursuit des ombres vaines. Que faites-vous encore assise à mes genoux? Un jeune chevalier, à l'œil clair, au poil roux. Voilà l'heureux ami qui calmerait votre âme Et vous perdez ici votre temps, belle dame. Allez, laissez le sage en repos errer...

VIVIANE

Non ; Car serve de Myrdhinn est encore un beau nom Et mon rêve d'amour est un rêve de gloire. Mais trêve de propos, conte-moi quelque histoire, Toi qui sais la légende et les mythes païens. Fais-moi quelque récit d'ombre et d'amour anciens Qui me console un peu du triste sort du nôtre,

MYRDHINN

Et l'on dira plus tard : Myrdhinn était l'apôtre Et dame Viviane était son clerc d'amour.

VIVIANE

Pourquoi pas!... j'ai chanté... toi, raconte à ton tour.

MYRDHINN

Soit. Je vous dirai donc que dans Brocéliande Une dame galloise, amoureuse et friande, Étant un soir assise à l'endroit que voilà, Sous un chêne, un devin...

VIVIANE

Non, non, pas celle-là, Doux sire, mais plutôt cette étrange légende D'Orient, où l'on voit un roi de Samarcande Dans une ville bleue aux toits «n parasol Et des mages persans interroger le vol Des aigles, au chevet d'une reine captive. Tu t'en souviens, le roi voulait l'enterrer vive Pour l'avoir à lui seul, cachée à tous les yeux.

MYRDHINN, se penchiinl sur Viviane et lui prenant les mains :

Il s'agissait d'un charme ailé mystérieux?

VIVIANE

Et c'était effrayant, ce vieux roi sur ce trône

Entrevu, lourd de pourpre et d'anneaux d'ambre jaune.

MYRDHINN, se levant.

Et ce charme endormeur aux savants rythmes d'or, Ce divin conte ailé, tu veux l'entendre encor?

(Il la repousse et descend vivement sur la scène.)

BROCKLIANDE 21

0 rêveuse obstinée, âme fourbe et fe'line!

(S arrêtant et portant ses deux mains à son cœur.)

Mon cœur en est glacé d'effroi dans ma poitrine. Dans quel abîme affreux desoendais-je enlacé?

VIVIANE, restée au ]>ied du chêne, à demi-lcTéc. Mais qu"a-t-il donc ? il tremble !

MYRBIIIXN. en lui-même.

Esprit froid et rusé, Embûche de galloise et dame ambitieuse.

Par le roi Salomon, la dame est périlleuse! (La regardant de coté./

Avec ce front d'archange et cet œil calme et pur !

VIVIANE

J'ai peur... Que trame-t-il en son langage obscur? (Elle se lève et s'avance, craintive, de son côté.)

MYRDHINN, à lui-même, sur le devant rfe la scène. J'ai vaincu les serpents, je tordrai la vipère.

(Il hésite, puis avec un grand geste:)

Bah! je n'ai pas cherché l'hydre dans son repaire. Tous les moyens sont bons quand on veut en finir.

VIVIANE, timidement.

Myrdhinn!

MYRDHINN

Et le passé répond de l'avenir.

(Il se retourne et voit Viviane derrière lui.)

VIVIANE, s'appuyant à l'épaule de Myrdhinn. Mon doux maître, ai-je eu tort et blâmez-vous mon zèle ?

MYRDIIIW, souriant en lui prenant la main.

Non. Le conte effraierait une humble demoiselle; Mais, quand ma dame prie, elle ordonne... et le vent De son léger caprice est un chêne mouvant, Où ses désirs émis sont fleurs épanouies. Je vais donc vous conter des choses inouïes. Mais j'ai là dans une outre un breuvage divin, Dont je voudrais avant, dans mon casque d'or fin, Boire large rasade... après, si ma voix tremble, Que Myrdhinn soit hué... nous en boirons ensemble : C'est un vin merveilleux, vous, pour mieux écouter, Moi pour chauffer ma verve et pour mieux raconter. (Il s'approche du chêne et en détache l'outre et le casrjue d'or.)

VIVIANE, à elle-même.

La partie est perdue et je suis découverte. Ce philtre est mon arrêt... refuser c'est ma perte. Ah! maudite soit l'heure, où dans mou fol orgueil J'ai tissé mon suaire et cloué mon cercueil!

MYRDHIXN, versant le vin de l'outre dans le casque.

La belle Viviane, au lieu d'un vidrecome.

De Myrdhinn voudra-t-elle accepter l'humble heaume?

VIVIANE s'approche eu chancelant.

Je me sens défaillir... Pour un honneur pareil

Cléopàtre eût donné l'ongle de son orteil

Et j'en baise à genoux la main de mon doux sire.

(Elle se i)euclie et cherche à baiser la main de Myrdliinn. qui lui garde la main dans la sienne.)

La terreur dans ma gorge étrangle le sourire : Je suis perdue.

BROCELIANDE '^-i

MYRDHIXN, sur le devant de la scène, lui offre le casque plein de via.

lié bien, le vin est clair et blond.

Par ce mulle loyal et funeste au félon, Qui grimace et llamboie au cimier de mon casque, Amante au cœur loyal, buvons à la Tarasque.

VIVIANE, élevant le casque à la hauteur de ses lèvres. A votre loyauté, maître !

MÏRDIIINX, la regardant boire, à part.

Un vin sans pareil Pour dompter Ténergie et donner le sommeil. Que tes vœux soient remplis, tu connaîtras le charme. Mais inerte, vaincue, et désormais sans arme.

(Avec un grand geste, à lui-même, cessant de regarder Viviane.)

Ahl tu rampais dans l'ombre et méditais ma mort;

Tu dormiras.

(Viviane a feint de boire, jetant le breuvage par-dessus son épaule; elle tend le casque à Myrdhinn qui le prend et feint d'y tremper ses lèvres.)

VIVIANE, avec un cri, se jetant de côté.

Sauvée! et toi, mon cœur, moins fort.

Moins fort, mon pauvre cœur!

(S'approchant de Myrdhinn.)

Et maintenant, mon maître, Je suis à vous, j'écoute.

MYRDHINN, déposant le casque au pied du chêne et la regardant.

Elle a pâli, pauvre être!

Déjà sa chair en proie à l'horrible frisson

Blêmit. .i Qu'elle s'éteigne au moins sans un soupçon.

(Il s'asseoit sous le chêne. Viviane s'assied à ses pieds, dans sa posd du lever du rideau.)

Puisque vous l'exigez, voici donc la légende.

VIVIANE

Oh! pardon... laisse-moi...

(Elle prend la main de Myrdhiun et regarde curieusement l'anneau de son doigt.)

Cette pierre en amande Qui luit en larme froide et verdâtre à tes doigts, Dis, c'est une émeraude ? On m'a dit qu'autrefois Celle de Salomon le rendait invisible Et chassait les esprits errants, est-ce possible?

MYRDIIIXX

Tout est possible, hélas! les chimères étant Dans les cerveaux de femme un mirage éclatant! Mais de quel charme ailé désirez-vous l'histoire '? De la danse d'Endor ou de la perle noire, Qui, dissoute au soleil dans l'écume des flots, Étincelle à mon doigt, en joyau vert éclos?

VIVIANE, implorante et tenant toujours la main de Myrdhinn.

Oh! le charme d'Endor, Myrdhinn, fais que j'entende Le conte d'Orient, et dans Brocéliande Le défiant Myrdhinn aura comblé les vœux De Thumble Viviane.

MYRDHINN, à part.

Ainsi donc tu le veux,

Couleuvre aux yeux de femme ?

(Haut.)

Apprends donc la légende.

(Il conte, Viviane est à ses pieds.)

Il était autrefois un roi de Samarcande,

A la fois mage en Perse et prêtre dans Assur ;

Et la neige des monts, l'or des blés et l'azur

BROCÉLIANDE 2o

Des mers étaient du Tigre au Gange son domaine.

Il était aussi grand qu'est la puissance humaine.

De lourds vaisseaux de guerre amenaient dans ses ports

Des captives, de l'ambre... et des têtes de morts

Pourrissaient dans l'écume et la pluie à leurs proues.

Des gibets emplissaient ses villes, et les roues

De son char écrasaient tant de peuples divers,

Que des vautours planaient sur son front dans les airs.

Un soir qu'à la terrasse assis, le buste roide,

Dans sa pourpre il songeait...

(Durant ce récit, Viviane, une main dans celle de Myrdhinn, s'est peu à peu endormie, la tête renversée, pâle sou* le clair delà lune: aux derniers vers elle dort d'un profond sommeil. Mvrdhinn se penche vers elle.)

Mais elle est déjà froide,

Pauvre àmel

(La regardant.)

Elle eût pu vivre, hélas! des jours charmants Sans, cette soif de gloire obsédante.

(Il la prend dans ses bras.)

Enivrants Et fous étaient ses yeux à la large prunelle ; Et je vaisles fermer dans la nuit éternelle.

(Il s'agenouille près d'elle.)

Je crois la voir encore assise à mes genoux

Et me chantant tout bas ses refrains lents et doux.

Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers, J'ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.

Et comment Viviane un soir fut endormie.

Il la prend dans ses bras et la porte au milieu des touffes de lys et d'iris voisines du chêne. Une fois Viviane étendue dans les fleurs, il la regarde et s'adressant à son corps. — Musique très douce. La lune tombe en plein sur les fleurs et le corps de Viviane.)

^(i THEATRE

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