‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 83 sur 113 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LA RKINE, LA PRINCESSE, puis UN CHOEUR

L\ REINK, comme en rêve.

Et sa petite patte froide avait des douceurs infinies, quand j'errais avec elle sur le bord des étangs. (Silence.)

(La nuit devient de plus en plu> obscure. Une femme accroupie, indécise, parait sur la terrasse: elle s'avance lentement et s arrête au seuil de la chambre, silence.)

LA REINE Quelle douoe vie j'aurais vécue et menée avec elle dans

le calme et la mélancolie de ce château des bois! (Silence.)

Une autre forme, également imlérise, paraît sur la terrasse et entre un peu plus daos la chambre.)

LA REINE

Le doux matin! les pommiers étaient tout blancs de fleurs, et sous les aubépines de neige les enfants défilaient et chantaient.

VOIX, lointaines.

Alléluia ! par la forêt fleurie

De givre pâle et de bel argent clair,

Nous apportons la fine orfèvrerie

Des bous cadeaux apaisants de l'hiver.

(Une autre forme indécise apparaît sur la terrasse et entre aussi dans la chambre, où elle s'arrête à distance du lit. Il neige toujours, et des flocons tombent sur le lit qu'ils duvètentde blanc.)

LA REINE, se ranimant peu à peu.

C'est comme un frôlement d'ailes glacées sur mes tempes! Où suis-je? J'ai froid, et pourtant jamais je ne me suis sentie si bien. (Elle fait un mouvement.) A'ie, et quelle cuisson subite! j'ai l'épaule toute engourdie; ne bougeons plus. J'étais si bien! Suis-je déjà morte?... ou bien vais-je mourir ?

LES VOIX, s'approchant.

Alléluia ! pour Madame la Reine, Nous apportons, joyau Ce notre autel, Un cœur de glace avec la paix sereine Des nuits de lune et des matins de gel.

LA REINE, toujours affaissée.

J'aime ces voix qui chantent dans la nuit, elles tintent dans mon âme comme des clochettes de verre, et c'est autour de moi un parfum de petites violettes.

LES VOIX, s'approchant.

AUeluial pour endormir les plaies

De son chagrin, nous avons des colliers

De fin grésil et de petites baies,

Grains de corail des houx et des sorbiers.

(D'autres formes ont paru une à une, cette fois, portant des cierges allunii.'s à la main, et c'est dans la chambre qu'elles envahissent et éclairent une foule de petits êtres encapuchonnés, laissant passer des oreilles de lièvre, des museaux de renards, de loups, de martres, de belettes, avec, çà et là, quelques silhouettes plus hautes de bûcherons et de bergers.

(Ils se tiennent. tous agenouillés à l'entrée de la chambre, rangés contre les murs, et chantent en sourdine, tenant droits leurs cierges.)

Et nous avons pour l'àme endolorie De la princesse un ?o\'eax oreiller De mousse humide et de neig > fleurie. Et tour à tour nous venons la veiller.

(La chambre, très éclairée, laisse voir, à la place de la bête, la princesse Ranaide étendue sur le lit.)

LA REINE

Et cette petite maiE à la chaleur humaine qui me ranime en se ranimant lentement dans ma main 1 Comme une tiédeur m'enveloppe, je n'ose pas ouvrir mes yeux; ce rêve est si doux ! Je suis si bien... serais-je morte"?

(Une musique joue en sourdine la berceuse du premier acte.)

Les tiens te dédaignent.

Et tu meurs d'amour, etc.

LA REINE, ouvrant les yeu.x et regardant de bas en haut Ranaïde .

Et ces longs yeux appuyés sur les miens, ce pardonnant sour'.re, et cette petite main, toujours entre mes doigts, comme une vivante caresse !

(La musique continue et Ranaïde chante à mi-roix.)

Mon œil rond qui pleure Les remplit d'effroi.

La vie est un leurre Et le cœur a froid.

LA REINE, se redressant à demi et baisant la main de Ranaïde.

Non, lu ne m'inspires plus d'effroi, délicieuse et chère créature. Mon cœur n'a plus froid, puisqu'il bat près du tien; la vie n'est plus un leurre, puisque je t'ai retrouvée?

DES VOIX dans la chambre.

La princesse Ranaïde va mourir.

LA REINE

Ranaïde?

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