SCÈNE m
Les mêmes, MOROLD
MOROLD, railleur.
Un revenant, En insistant un peu, y trouverait peut-être Bonne table et bon gîte. Un homme est toujours maître D'une femme.
GENÈVBE, reculant.
Morold!
MOROLD
Tu ne m'attendais pas ?
Je t'avais dit pourtant : à bientôt. Pas à pas Je te suis depuis l'aube... oh! dans l'ombre, à distance. Je savais te trouver ce soir dans le silence De ce champ de bataille, est-il assez peuplé? Tu peux en être fière et le bien contempler, C'est ton chef-d'œuvre. Tous, pour l'amour de Genèvre, Sont tombe's, l'arme au poing et ton nom sur leur lèvre ! De ce rouge charnier tu peux t'enorgueillir. Les râles des mourants que tu viens recueillir Doivent charmer ton cœur et retremper ton âme. Et c'est un vrai triomphe et de reine et de femme.
GENÈVR.E, immobile, les yeux baissés.
Poursuis, accable-moi d'un inutile llux D'insultes, raille et ris : je ne t'écoute plus. Tu ne troubleras plus la tristesse infinie De mon âme, Morold. Sur mon ignominie
Quelque chose de grand, de fier est descendu ; Toute arrogance est morte en ce cœur éperdu. La Genèvre adultère, orgueilleuse et honnie Par son peuple, n'est plus, et c'est une agonie Que tu viens outrager et tu ne peux savoir A quelle profondeur pleure mon désespoir!
MOROLU
Vraiment. Or te voilà vivante ensevelie
Dans le regret stérile et la mélancolie
Pour avoir à la fois égaré ton amant
Et perdu ta couronne... Et ce regard charmant
Va s'éleindre à jamais dans le deuil et les larmes.
L'avenir, en effet, s'annonce gros d'alarmes.
Te voilà désormais errante el sans abri.
Sans un toit où poser le soir ton froiït meurtri.
Seule avec ta détresse et sans défense aucune,
Pauvre être à l'abandon, entre l'àpre rancune
D'un peuple qui te hait et le courroux d'un roi;
Et c'est la trahison et l'angoisse et l'effroi.
Les morts auprès de toi sont heureux, pauvre femme!
Ils ont cessé de vivre et de souffrir.
GENÈVRE, immobile, les dents serrées.
Infâme !
MOROLD, insinuant.
Mais pourquoi me traiter toujours en ennemi? Regarde-moi, Genèvre. Un amour endormi Peut délirer parfois et sembler de la haine. Oh ! le cruel tourment pour une âme hautaine De se savoir infirme et vil et méprisé Par celle qu'on adore... alors qu'un seul baiser...
Or à toi, pauvre femme errante et sans royaume, Si poartant j'apportais le salut!
GENÈVRE
Le fantôme, Le vampire échappé du tombeau sauverait La mourante?
MOROLD
(lenèvre, écoute. Un sombre arrêt Du destin nous attire à la fois l'un vers l'autre ; Si du mal pour le mal je suis l'obscur apôtre, Toi, ta beauté divine, âpre et cruel tourment Des hommes, dans mes mains est un sûr instrument. Je t'ai toujours aimée, oui, maintenant j'avoue. De la fatalité si j'ai poussé la roue. C'est que tes froids dédains, ô reine au front doré, M'avaient réduit, brisé, de rage exaspéré, Et mon cœur ulcéré se croyait plein de haine. Le trône te faisait si haute, si lointaine !... Or, moi, le fils d'esclave, infirme et morne et seul. Je me suis dit : « Mes mains tisseront le linceul Où j'ensevelirai ce front, ce sein de neige. Et je vais sur ses pas royaux creuser un piège Où tout s'écroulera, son trône et son orgueil ; Puis, le sépulcre prêt, j'ouvrirai son cercueil. Lui saisirai les mains sur le bord de la tombe Et lui dirai : <( Revis, sois ma reine ou succombe ! » Si je te fais horreur, n'accuse que l'amour ! Femme, je puis te rendre avant l'aube du jour Un royaume, ton sceptre et ta gloire éclipsée ; Et toi, la veille encor l'opprobre et la risée D'un peuple de mutins, tu peux sous ton talon Fouler demain ce peuple imbécile et félon.
E.NNOÏA 205
Je tiens entre mes mains le sort de ces provinces, (ieryn, est, tu le sais, vaincu; les douze princes Avec lui révoltés, morts, captifs ou blessés. Trente mille des leurs en ce jour écrasés Sont là gisants, c'était toute Farmée.
Quant à celle d'Artlius, sanglante et décimée Par six mois de bataille et la fièvre et la faim, Elle traîne à travers les labours; son chemin Se jonche de mourants que jamais ne relèvent Leurs compagnons. Les gens du pays les achèvent, Car toute la campagne est en proie aux bandits, Aux rustres révoltés, fils de ces temps maudits, Et des bandes de gueux dévastent la contrée. Or cette troupe affreuse, à Tâme exaspérée, De paysans pillards et de lâches routiers. C'est mon armée à moi. Du fond noir des sentiers Je puis d'un mot, d'un geste, en rassembler la foule. Une foule innombrable et qui gronde et qui roule Comme une eau débordée à travers le pays. Un mot de toi, Genèvre, un mot et j'obéis. Arthus et son troupeau d'ombres exténuées Regagnent à pas lents, à travers les huées D'un peuple ivre de faim, les murs de Peu Armor. On peut les entourer sans un bien grand effort. Veux-tu, pieds et poings liés, qu'on t'amène l'armée Du vainqueur"? mais réponds. A ton âme alarmée J'apporte tout un peuple ardent de défenseurs, De conquérants aussi; mais toi, la face en pleurs. Tu te tiens immobile et muette. Un fantôme T'obsède-t-il? réponds, vois, je t'oflVe un royaume : La Bretagne, l'Irlande et l'ancienne splendeur!
(Avec un cri.) Ahl l'amour de Geryn te tient donc bien au cœur?
GENEVRE
Je te Tai déjà dit, laisse en paix l'agonie
D'une àme aux yeux enfin dessillés. L'infinie
Tristesse de mon être est insensible à tout.
Je n'ai plus dans le cœur ni désir, ni dégoût.
Qu'importe à ma détresse un sceptre, un vain royaume?
Que m'importe Géryn! le passé, faible arorae
Évaporé déjà comme un le'ger encens.
L'abîme de douleur, où morne je descends,
M'enveloppe à jamais d'une mer de ténèbres
Et je ne vois plus rien qu'un vol d'oiseaux funèbres :
Les remords sur mon front pour toujours descendus.
MOROLD
Ah ! je ne lis que trop dans tes yeux éperdus : L'homme te fait horreur en Morold, et ta lèvre Se refuse au bâtard, au boiteux? Ah! Genèvre, La force aura raison de tes tristes refus.
Moi, l'horreur de quelqu'un! Seigneur! mon doux Jésus!
(Montrant le champ de bataille.)
Mais pour rendre la vie à ces yeux blancs de taies, A ces morts, je boirais et baiserais leurs plaies; Genèvre est morte en moi, je te l'ai déjà dit. Une autre âme m'est née et, dans ce lieu maudit Qu'était mon cœur hanté d'orgueil et de luxure, Saigne, à jamais ouverte, une immense blessure. Ressusciter ces morts, ranimer ces blessés, Rouvrir leurs yeux éteints sous de pieux baisers, Pouvoir rendre les fils à l'angoisse des mères Et l'époux à la veuve, être aimée, ô chimères! Des pauvres, des souffrants, se complaire avec eux, Être le réconfort, Tespoir des malheureux,
Pouvoir d'un mot, d'un geste, exhausser hors du goulTre Tout ce qui, loin du ciel imploir, rampe et souiïrel C'est là l'unique amour dont mes sens embrase's Sont e'pris.
(Faisant un niuuvenieul [tuur se retirer.)
Laisse-moi, Morold, à ces blesse's.
MOROLD
Ah! pauvre folle, assez! je t'ai trop entendue.
Ton cœur à la pitié s'est pris, tu es perdue!
Tant que, sourde et murée en ton royal orgueil,
Tu méprisas le cri des races, à ton seuil
Se ruant et râlant, fan^^'e, meurtre et sanie,
Tu prospéras superbe à travers l'agonie
Des peuples et des rois et triomphas du sort;
Car ta puissance était dans l'appui de la mort,
La mort qui protégeait en toi la pourvoyeuse
De ces champs de bataille, ô funeste amoureuse!
Mais ton cœur, aujourd'hui, ton cœur purifié.
Tu le crois, saigne et pleure et s'ouvre à la pitié
Et ta chair s'émeut toute aux cris des misérables :
Les pauvres, les souffrants, engeances exécrables
De lâches et d'ingrats qui, secourus, n'auront
Pour toi que vile insulte, embûche et rouge affront!
La pitié dans ton cœur, la pitié, sombre éponge
Qui boit la force en nous inhérente et qui ronge.
Comme un chancre hideux, la vieille humanité ?
La pitié, ce mensonge et cette inanité?
Un homme eut comme toi jadis pour la guenille
Et la plaie un amour aveugle et fou de lille,
Un homme des souffrants eut comme toi pitié!
Les souffrants l'ont frappé, vendu, crucifié.
Ces bons pauvres pour qui ton cœur s'émeut et pleure
Va, panse bien leurs maux, pauvre femme; à ton heure
Ils le tortureront, riront de tes effrois,
Et quand, par pur caprice, ils t'auront mise en croix
Et clouée au gibet, stupéfaite, indigne'e,
Tu me crieras à l'aide, ô pauvre illuminée.
Mais il sera trop tard quand tu m'appelleras !
Les bienfaits des mourants ne font que des ingrats.
Tu restes immobile et refuses d'entendre.
Mais lu les entendras hurler, dussé-je fendre
Et briser en éclats ce cœur pétrifié I
(Se tournant vers les morts et étendant la main sur le champ de bataille d'une voix forte :)
Allons, réveillez-vous, redressez-vous sur pied, Vous qui dormez là-bas, debout, ouvrez l'oreille ! La reine aux yeux de ciel, à la tresse vermeille Veut avoir votre avis et consulter la Mort.
GENÈVRE, épouvantée.
Que fais- tu?
MOROLD, toujours tourné vers le champ de bataille. Renseignez Genèvre sur son sort.
GExNÈVRE, se serrant contre Morold.
.Le charnier a bougé... Dieu, quel horrible rêve!
Un cadavre a souri, cet autre se soulève'....
'Le champ de bataille s'anime lentement, les morts et les blessés se soulèvent sur leurs poings, et, demeurés à plat ventre, la tète dressée, regardent du côté de Morold.)
MOROLD, aux cadavres.
La reine est là, soldats, elle vous adorait,
Elle vous aime encor, bons morts. Elle voudrait...