SCENE PREMIÈRE
DEUX TRAINARDS, puis GENÈVRE et ONFROY
UNE VOIX éteinte.
A boire!
(Entrent deux traînards, l'un soutenant l'autre.)
PREMIER TRAINARD
Encore un pas, courage !
SECOND TRAINARD
Est-ce encor loin ?
PREMIER TRAINARD
Marche toujours, allons.
SECOND TRAINARD
Ah! je meurs ; mon pourpoint Est tout trempé de sang. Laisse-moi.
(Il s'arrête )
PREMIER TRAINARD
Mais encore!...
SECOND TRAINARD, «'affaissant à terre.
Laisse*moi mourir là !
PREMIER TRAINARD
Pauvre ami !
(Il sort. Silence.)
UN BLICSSK^ se soulevant sur les mains.
C'est laurore...
Le ciel est rose.
(Il relombe el meurt en rAlant).
UNE VOIX
A boire!
(Eutrc GenôvTe, enveloppée d'un grand manteau d'homme, suivie d'Oufroy.)
GENÏOVRK. (Elle b'arréle à gauche.)
Ah! ne me quitte pas.
Mon vieil Onfroy, j'ai peur. Mes pieds à chaque pas Trébuchent dans le sang! (Une pause.) Quel silence farouche! Quelle affreuse stupeur a figé dans leur bouche Le cri qui l'ouvre encor et leurs yeux! quelle horreur! Ces morts, comme il y en a! ma honte et ma terreur Crandissent en songeant qu'un baiser de ma lèvre A jonché ce charnier et qu'une heure de fièvre...
UNE VOIX
J'ai soif.
GENÈVE, terrifiée.
On a parlé.
ONFROY
C'est quelque agonisant.
GFNÉVRE
Où donc?
ONFROY
Bast, ils sont trop !
GENEVRE
Du sang, toujours du sangl
(Elle piétine en reculant.)
Il rejaillit sur moi, partout il m'éclabousse.
UNE VOIX faible, chantant.
L'amie, ô gué, que j'aime est une belle rousse...
GENÈVRE
On appelle?
ONFROY
Oh ! pas même, un souvenir d'amour Dans un râle, un pauvre être en mourant qui...
GENÈVRE
Toujours L'amour, lléau sinistre, aveugle qui dévore! Ces hommes en mourant se souviennent encore ! Se souvient-il au moins, lui? Dans ce cloître obscur L'amour hantait encor le cœur austère et pur Des nonnes, et j'ai su... Mais, Onfroy, ta main tremble ; As-tu peur maintenant? Viens et cherchons ensemble.
ONFROY
Quelqu'un... ne parlez plus.
'Il lui montre trois hommes qui passent au fond de la scène en se penchant sur les cadavres.)
GENÈVRE
Ils ont des colliers d'ors
Entre leurs mains. Ce sont?
Des voleurs de cadavre.
ONFROY
Des dépouilleurs de morts,
GENÈVRE, les regardant.
Oh ! regarde, ils soulèvent Un blessé dans leurs bras. Que font-ils?
ONFROY
Ils Tachèvent.
GENÈVRE, se serrant contre Onfroy.
Partons, Onfroy, partons! J'ai peur, c'est trop affreux .
ONFROY, montrant les morts.
Et si mon doux seigneur, madame, était entre eux? (Genèvrc s'arrête, les hommes ont disparu.)
GENÈVRE
Geryn parmi ces morts et ces blessés, ton maître Agonisant dans Tombre et m'appelant peut-être, Qui sait? me maudissant?
ONFROY
Vousl
GENÈVRE
Moi. De tous ces morts Monte un relent de crime, une odeur de remords Et devant ce ciel rouge et ce vaste ossuaire Je sens autour de moi s'épaissir un suaire. Mon âme jamais plus n'aimera maintenant, Une tombe est en moi be'anle.
(Morold, entré depuis quoique temps par la droite et qui l'observe, se place tout à coup devant elle.)