I-ore était douce et blonde aux yeux comme le miel
Sa beauté consolait et faisait croire au ciel
Et son refjjaid troublait comme une ai^'ue-marine
Vue au fond de la mer. Le long de sa poitrine
Ses cheveux roux coulaient en ruisseaux orfèvres,
Et tel était l'éclat de ses beaux seins nacrés
Qu'en la voyant passer on croyait voir Taurore ;
Et tous jusqu'aux plus ^'ueux aimaient, désiraient Lore.
Elle obsédait les nuits des fils et des maris.
Son image hantait le sommeil des proscrits,
Et sous ses longs habits de brocart et de soie
Elle était le scandale et Torgueil et la joie
De tout un peuple épris, fou d'amour, envoiîté
iJe sa chair, de ses yeux, dévot à sa beauté
Gomme un prêtre est dévot à la vierge Marie.
Lcre était courtisane et sa robe lleurie
Pour un heureux amant s'entr'ouvrait chaque nuit :
Le jour elle versait à l'empire ébloui
L'ivresse de sa grâce et de sa beauté blonde;
Lore était le sourire et le printemps du Monde.
Le fond du théâtre s'éclaii-e; la place d'un marché dans une vieille.ville des bords du Rhin se découvre, noire de peuple : une houle de têtes iiumaiues et tle bras levés occupe toute la scène; à gauche, sur le devant de la sci'nc, l'escalier et les piliers de la maison de ville; toits piiulus et tourelles à pignons à l'horizon.)
276 THÉATUE
DES VOIX
A njoil! la ^.'ouge, à mort!
UN HEURE, achevai.
Holà, les Brabançons, Dispersez-moi ces gueux; sus aux mauvais garçons!
UN IIOMME DU PEUPLE
A bas le lansquenet, à mort la belle gouge
Dont la porte e^t dore'e et dont le seuil estiouge !
DES VOIX
Au gibet la sorcière! à mort!
UN BOURGEOIS
Ils vont charger.
Rentrons-nous, voisin?
SECOND BOURGEOIS
Moi? j'adore le danger.
Ça m'est plaisir de voir malmener la canaille.
PREMIER BOURGEOIS
Cela vous émouslille?
SECOND BOURGEOIS
Oh!
PREMIER BOURGEOIS
Ce peuple qui biaille.
Moi, me glace d'horreur, un amas de bourreaux I...
UN AUTISAN
Sus aux soldats, amis!
(Lançant une itierre dans les fenêtres de Loreley.)
Tiens, toi, dans tes carreaux, (îueuse!
DES VOIX
Sortiras-lu de ton antre, sorcière?
A mort!
lp: keitre
Dispersez-vous, ou gare aux coups; arrière!
PREMIER BOURGp]OIS
Ça va chauffer, je rentre. Avez-vous vu les morts De la nuit?
SECOND BOURGEOIS
Non. -
PREMIER BOURGEOIS
L'un d'eux a dans son justaucorps
.lusqu'à vingt grands trous noirs, du noir saignant des mûres;
Un autre en a dix-sept, j'ai compté les blessures.
Mais les voici venir portés sur des brancards.
(La foule s'écarte avec des rumeurs; passent des civières chargées de cadavres.)
SECOND BOURGEOIS
Oh! c'est une pitié' qui navre les rejj'ards :
Ces 'dix beaux jeunes f^ens pleins d'orgueil et d'ivresse
Hier , aujourd'hui froids.
UNE VIEILLE FEMME échevelée qui suit une civière.
Tous morts, et la diôlesse,
Elle, respire encore...
(Menaçant les soldats du poing.)
et les gueux que voilà !
Œlle se jette sur une civière et s'accroche à un cadavre.)
Mon fils, oh! mon enfant! Ludwig!