‹ ThéâtreChapitre 113 sur 116 · LE CLERC · texte numérisé non relu

LE CLERC

Elle est seule et vit à Tabandon.

C'est Lore.

L'ÉVÊQUE, tressaillant.

Loreley

(Comme en prières, les yeux au ciel.)

Triste et douloureux nom...

Elle est donc éternelle, hélas! la courtisane Pleurant aux pieds du Christ?

(Il s'avance vers Loreley et étend la main au-def^sus d'elle.

Qu'un autre te condamne.

Va-t-en, je ne saurais, moi, prononcer ta mort. Va-t-en dans un couvent, rase c^s cheveux d'or. Dérobe à tout jamais ce visage de neige Et l'éclat de ces yeux, où rèpne un sortilège... . Car j'y sens malgré moi la douceur d'un baiser. C'e.-t leseul châtiment que je puis t'imposer : Le silence et la nuit sur ta beauté fameuse, L'oubli sur le scandale...

(L'Évêque traverse la scène à pas lents ; tout le fond du décor redevient obscur et s'évanouit.)

LE GOiNTEUR

Et dans l'ombre fumeuse Des cires, vers le Christ en larmes de l'autel, L'évêque s'enfonça rêveur et solennel.

DEUXIEME TAIîLEAli

LI«: CONTETR, lisMiil.

Aux pieds de vieux ri'Uipni ts que le soleil calcine, dette feniiiie au front moine et blènie, qui chemine En silence, un manteau de pauvresse entr'ouvert Sur une robe pâle à grands rinceaux d'or vert, Oui la reconnaîtrait sans la toison d'aurore h^parse sur ses bras taches de san^' '? C'est Lore, Lore, la blonde lllle au pur et doux re^^ard, Qui, par Fâpre sentier qui loui^^e le rempart, Descend sous bonne escorte au milieu des gens d'armes Le chemin de l'exil.

(Le fond du théâtre s'cclairo : <iu voit un (^entier à travers les blés e des récoltes avec, à l'horizon, la nappe verte des eaux du Rhin. Un énorme rocher coupe la scène en deux, dominant à la fois le sentier et le fleuve.; au loin, de l'autre côté de l'eau, des tours et la silhouette elïacée d'une ville. Ciel orageux, balayé de nuées aux formes étranges. On est au crépuscule.

(p]ntre Loreley, à pas très lents, le front baissé, un manteau de bure à trous jeté sur ses épaules, des mèches de ses cheveux pendantes.

(Trois grands lansquenets rouges, le dos arrondi sous leur pi((ue, la suivent à distance.)

LORE, à elle-même.

L'Abbesse a vu mes larmes, Et le divin asile est reste' clos pour moi. Elle m'a rejetée à l'opprobre, à l'effroi ; Et, femme, à ces soudards, faible et désespe'rée. Son chaste et dur refus m'a doublement livrée. (Après une pause.)

Oh! pour les malheureux l'abîme est seul ouvert.

(A ce moment un hr)inme imberbe d'une grande beauté, cuirassé et casqué d'écaillés vertes, surgit dans une lueur derrière elle.)

LORE, sans le voir.

Le monde inexorable aux innocents, qu'il perd, N'a donc pour les déchus

L'HOMME EN VERT

Ni pardon, ni justice. Tous et le Gouverneur et TÉvêque complice, Tous, jusqu'au cloître obscur qui s'ouvre à l'assassin. T'ont, comme un fruit pourri, jete'e hors de leur sein, Et, le front écrasé sous ton ignominie, Toi qu'un évêque épargne et qu'un peuple renie. Où t'en vas-tu, pauvre être errant et las de tout ? Le cœur gros de rancune ancienne et de dégoût, Où vas-tu, maintenant, dans ta robe fleurie, Loreley ? Dans l'enclos d'une léproserie, Et c'est là l'avenir atroce et douloureux De tes vingt ans : vieillir au milieu des lépreux, Panser des corps saignants et nettoyer des plaies!

LORELEY, arrêtée, les yeux fixées.

Et les nids cependant gazouillent dans les haies.

L" HOMME EN VERT

Et les coquelicots flambent dans le blé mûr. - Ce fin parfum d'œillets qui flotte dans l'azur, Dans l'azur frémissant de vagues sonneries. Dis, sais-tu quel vieux pan de murailles fleuries L'a semé dans l'espace et pourquoi les yeux roux De ces soldats dans l'ombre en ont brillé plus doux? Ce parfum, si le cœur des gens de ton escorte Tressaille en l'aspirant, c'est que le vent l'apporte D'un vieux petit pays cher à leur souvenir. Quand le passé nous fuit, qu'importe l'avenir 1

KNNOÏA ^D7

I.eiir enfance a grandi là, parmi ces tourelles Ki ces clochers déjà lointains, les tourterelles De Teurs premiers amours y roucoulaient le soir. La ville où Ton est né, c'est le dernier espoir Qui soutient et ranime au chevet d'a^'onie! Et les tiens sans, pitié, Lore, t'en ont bannie.

LORK

Hélas!

1/ HOMME EN VICRT

Pour le proscrit plus de bleu lendemain. Tes yeux ne verront plus au tournant du chemin S'allumer et flamber, sous les couchants de cuivre, La ville avec sa tour où veille un vol de guivre, Ses toits de tuile rose et verte, ses remparts Croulants, les souvenirs de ton enfance épars Demeurés suspendus aux lis fleuris des flèches 1 Comme un grinçant essaim de pâles fleurs sèches. Le cortège attristant des beaux jours envolés T'enveloppe. Debout dans le sentier des blés, En vain t'efTorces-tu dans tes rêves sans nombre, D'évoquer à tes yeux le logis frais et sombre Perdu dans le faubourg bruyant et populeux. Où tu grandis; Taïeul et ses gestes frileux Toujours blotti dans lYitre entre les deux Gorgones Du foyer, et la chambre aux vitraux hexagones Raniagés d'iris pourpre, autant de feux vermeils, Dont l'aube à son hiver égayait tes réveils.

LORE

Tais-toi, ta voix m'enivre et me déchire toute; C'est un poison subtil qu'on verse goutte à goutte Dans mon âme, et ma force est morte en t'écoutant.

L'HOMME EN VERT

Lore, te souvient-il du retour du printemps,

Du basilic en fleurs au coin de la fenêtre,

De ton premier amant, du fier et jeune reître

Qui t'emmenait, les soirs de lune, aux chemins creux?

Celui-là t'aimait bien, Lore. Un autre amoureux

Lui succéda pourtant, un svelte capitaine

De lansquenets, poils roux, œil noir, mine hautaine ;

Puis, après le soldat, maint riche et beau seigneur.

Où gisent maintenant les lis de ton honneur,

Fille de tous maudite et de tous reniée!

T'ont-ils assez longtemps d'amour suppliciée?

Car si tu leur cédais, toi, c'était par terreur.

Et leurs affreux baisers t'ont toujours fait horreur.

Et c'est toi qu'on bannit comme on chasse un homme ivre !

Trop belle ^our mourir et trop belle pour vivre!

(Il disparait: Lore, avec un grand cri, s'avance en avant.) LORE

Je t'ai trop entendu.

(Regardant effarée autour d'elle. j

Rien que mes trois soudards Grondant entre leurs dents et las de mes retards.

(Prenant ses colliers entre ses mains.)

Vous, mes lourds colliers d'or, toi, pauvre aigue-marine, Dont j'aimais voir briller l'œil vert sur ma poitrine, Et vous, joyaux d'amour oubliés à mes doigts. Réveillez-vous, vivez de l'éclat d'autrefois, Faites-moi belle encor! Lore vous en supplie.

(Elle se retourne et se dirige lentement vers les trois estafiers. Tout en parlant elle détache lentement les colliers de son cou et retire les bagues de ses doigts.)

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