‹ ThéâtreChapitre 42 sur 116 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Les précédentes, et ODONILDE

ODONILDE

Une œuvre royale, par le pied-bot de notre maître. Je ne me dérange pas à moins, mes vieilles chouettes. Si ridé que soit mon cou je ne le risque pas, moi, pour la damnation d'un couvent de nonnes ou la paillardise dune communauté de frocards; oui, la stigmatisée du désert d'Arrau, l'exécutée en effigie du four à plâtre d'Effern, la vieille Odonilde est là parmi vous, mes petites apprenties sorcières, et je viens vous demander, vous demander non pas, vous ordonner de prêter vos pattes crochues à mon œuvre ! (Elle descend vers elles.) C'est la destinée de tout un royaume qu'il nous faut tisser d'ombre et de sang cette nuit, mes belles filandières. Il s'agit de faire fleurir ici l'obscène mandragore, la plante qui tue le sommeil, la plante à la racine meurtrière qui obsède la pensée, détruit la volonté et empoisonne la vie à qui l'a touchée une fois.

LES TROIS MENDIANTES, se levant effrayées. La mandragore !

ODONILDE

Oh ! sur ce sol engraissé par le sang des gibets, deux ou trois rondes de sorcières suffiront, croyez-moi, mes sœurs, et quand vous aurez pris vos ébats à minuit, sous la lune complice, la plante d'agonie germera.

MEGGIROUDE

Et c'est la destinée d'un royaume, dis-tu?

odonildl:

l.a vie de tout un peuple, la honte et le scandale de tout une dynastie, c'est la pourpre avilie, un roi de'slionoré, une reine sorcière épeureo, rendue pareille à nous par le chayrin et la terreur, une vierge damnée, df'Uoroe innocente, une colombe et une adepte, ({uoi !

i.().N(.c)ii!;t Tu es la bien-aime'e du Maître, Odonilde!

ODOMLDE

Oui, il m'a marque'e de sa griffe, mais écoutez et prêtezmoi bien le miroir de vos âmes obliques. L'horizon est de plus en plus rouge et voici la nuit; dans une heure, trouvezvous toutes les trois ici. xVu lever de la lune, j'amènerai une reine.

MEGGIROUDE

Une reine !

ODOMLDE

La reine, oui, la reine Godelive, la triste exilée du manoir de Storrnberg, la reine aux couches bestiales et soupçonnées, qu'ont répudiée et le roi et le peuple.

COSSINE

La reine Godelive, celle qui a enfanté un monstre?

ODOMLDE

L'n monstre, oui, le monstre informe et larveux que tout le monde croit mort et que vous connaissez bien, vous qui fréquentez les charniers et les ruines.

i38 THÉÂTRE

MEGGIROUDE

Et c'est pour la mettre en présence de sa fille que tu la conduis ici?

ODONILDE

Tu es ivre, Megjiieî La reine Codelive porte en elle un cimetière, le regret du passé; et dans cette âme pestiférée par une morte tu voudrais que je fisse refleurir Fespérance? Non pas, je veux au contraire lui donner pour compagnon un spectre. Elle embrassera sur la bouclie un cadavre, car les cadavres étouffent les vivants. Je lui ai persuadé que la racine infâme lui rendrait, cultivée par elle, la forme de son enfant. J'installerai auprès d'elle un fantôme, et le monstre qu'elle aime, le monstre qu'elle croit mort et dont elle vient chercher ici la vaine image, peut errer maintenant.

COSSINE

Puisses-tu mener à bien tes complots maléfiques, Odonildel Satan doit bien t'aimer.

ODONILDE

Il veut bien me conseiller parfois. — Écoutez-moi : Gardée par la mandragore, hantée et épiée par elle, la Godelive aveuglée ne retrouvera jamais sa fille; elle veut contempler son passé, je lui donne une enveloppe vide. La sorcellerie n'est-elle pas l'art d'égarer les âmes, de les leurrer et de les conduire au désespoir? A qui de vous le Très Bas s'est-il jamais donné depuis le jour funeste, où, pour vous mettre à mal, il affola vos convoitises, ensorcelées mes sœurs, maintenant ensorceleuses, ourdisseuses de désastres, semeuses de désespoirs, de crimes et de trahisons?

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