LE GRAND VENEUR
Bien difficile, monseigneur, de relever une piste dans la rosée, et puis ce n'est pas un gibier ordinaire, les chiens n'ont pas de nez pour ce monstre de marécage. Vert comme Fherbe et fluide comme l'eau, il nous glissse entre les doigts, mais Timportant est que le jnarais aujourd'hui soit gardé. La bête ne pourra que gagner la bruyère ou les fossés du château. (Au maître piqueur.) Vous avez bien posté vos rabatteurs au moins ?
LE PIQUEUR, lui ra-ontrant le rabatteur accroupi près d'eux.
Vous voyez, j'ai échelonné un homme à tous- les trente pas.
LE PPJNCE. bas au piqueur.
C'est la nuit que tu devrais les semer ainsi dans la forêt pour forcer et réduire à merci la fille. Tu ne sais rien de plus sur elle ?
LE PIQUEUR
Rien, ces manants n'ont en tête que le monstre avec sa tête de crapaud et ses pattes grêles.
LA MANDUAGUUE 17Î)
LK PRINCE
l)h! cette bète fuyante et glauque! Quelciue cliose me dit (|ue Je n'aurai la lille à moi qu'une fois la bête prise. (Au giiiud vcucur.) Qu'ou soiHie du cor, allez, et qu'on hèle les chiens! Les rabatteurs sont en place et le soleil déjà haut dans le ciel. (Le graud veueur el les cliasst-ur» se reliit'Ut. Le piiuce, toujours au i)i<iueur :) Alors, cette fille aux yeux couleui' d'eau et si blanche, personne ne la connaît dans le pays?
Ml':N(iK()TTl':, à dame Maheude.
Avec quelle passion il lui parle!
].E PIQUKUR
Personne, et si je ne l'avais vue, de mes yeux vue avec vous, je me croirais le jouet d'un songe.
LE PRLNCE
Songe irritant, décevant qui brûle le sang de mes veines et désormais me trouble jour et nuit. Ma mère a payé d'un trône l'obsession d'un mauvais rêve. Cette fille que personne ne connaît serait-elle un fantôme? 11 y a des jours où je me crois sous la puissance d'un sort. (Apercevant les <ieux femmes.) Mais c'est dame Maheude, ma bonne nourrice, si mes yeux ne me trompent, et la petite Mengeotte ? 11 leur fait signe d'approcher tout eu allant vers elles.) BonjOUr, nourrice; toujours jolie, petite Mengeotte ? Tu as l'air d'une anémone dans l'herbe. On va bien au château? Mais que faites-vous donc là au milieu de mes piqueurs et de mes valets de meute? Ouste! déguerpissez vile; vous allez vous faire culbuter par mes chiens.
MAHEUDE
Que monseigneur nous pardonne. Nous allons au-devant
de Sa Majesté la reine qui fait aujourd'iiui pèlerinage en forêt.
LE PRINCE, brusquement.
C'est vrai, j'avais oublié. Madame notre mère ne s'occupe donc plus d'horoscope et de sorcellerie ? Nous ne cultivons plus les herbes magiques et nous vivons avec les cagots? Mômeries pour mômeries, je Taimais mieux encore avec ses physiciens.
MAHEUDE
Si monseigneur peut dire...
LE PRINCE
Au moins dans ce temps-là ne venait-elle pas se jeter au travers de nos chasses I Si mes danois fouaillent ses bedeaux, porte-lui d'avance nos excuses.
MENGEOTTE
Comment! monseigneur va chasser quand même?
LE PRINCE
Oui, petite M^ngeotte, quand même. La forêt peut bien
contenir la mère et le fils, il y a bien la place pour eux
deux comme dans le cœur du roi, ah, ah, ah! (A dame
Maheude.) Si je fais bonne chasse, dis à notre mère que j'irai
lui porter mon butin et lui demander, cette nuit, pour
mes gens et pour moi le souper et le gîte; et toi, petite
Mengeotte, si tu t'ennuies par trop au milieu des orfraies
dans ce nid de béguines et de moines, tu sais qu'il y a
toujours pour toi une place à la cour. ;Au piqueur). Allons,
viens (il sort brusquement.;
(Depuis quelque temps une vieille mendiante équivoque a paru dans le fond de la scène, observant les femmes et le prince. Sous les haillons de la mendiante on reconnaît Odonilde.)