SCÈNE m
VIVIANE, MYRDHINN.
VIVIANE
Si Myrdhinn boude encor, il n'y verra plus clair
De sa vie, et ces flots d'iris et de lavandes
Lui feront un linceul odorant de guirlandes.
(Elle retire ses mains et s'appuyant à l'épaule de Myrdhinn qui garde le silence comme tout surpris :)
Vous ne me répondez pas, maître, m'en voulez-vous ? (Elle l'emmène doucement sous le grand chêne à leur première place. — Myrdhinn s'assied machinalement, Viviane se couche à ses pieds.)
BROC KU Aïs l)K
Je veux rôver encore assise à vos {5'eiioux.
([.ui buisant la main.)
El, je respecterai désormais vos caprices.
(Kllc lui peigne la ljarl)(> ot les cheveux restés pleins de lleurs.)
J'aime tant à peigner ces cheveux blancs et lisses.
(Ell(> prend une rose dans son corsage et la promenant sur les lèvres de Myrdiun :)
In mage comme vous doit aimer les odeurs!
MYRDIIINN
Que réclament de moi ces doigts fins et rôdeurs?
VIVIANE
Rien. Laissez-moi croiser vos mains sur ma poitrine.
(Elle prend les mains de Myrdhinn et s'installant entre sesgemtux, les lui croise sur sa gor^;e.)
Aimez-vous cette robe aux tons d'aigue-marine? Elle vient de Syrie et se moire d'argent, Quand la lune au ciel brille.
(La lune vient de paraître sur les sapins au fond du ravin )
Un sélam, un vieux chant D'amour était plié dans Tourlet de la robe. Autrefois je Tai su... mais le sens s'en dérobe Aux yeux de Viviane : un sens mystérieux'; Fuit toujours dans ces vers éclos sous d'autres cieux. (Regardant Myrdhinn de bas en haut.)
H était cependant d'une douceur touchante. Dis, ce chant d'Orient, veux-tu que je le chante?
(Sappuyant sur Myrdhinn.;
Vous du moins en saurez, étant magicien,
Saisir le sens obscur et le mystère ancien.
(La lune, en ce moment au-dessus du ravin, tombe en plein sur Viviane et les genoux de Myrdhinn. Viviane apparaît lumineuse et comme vêtue d'argent. Elle chante.)
Des parfums de mes lourdes tresse.«, Mêlés au goût de mes baisers, J'ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.
Au suc des chardons bleus des dunes J'ai mêlé sous mes yeux ardents Les froids rayons des vieilles lunes Pris au froid émail de mes dents;
Et j'en ai fait un clair breuvage, L'u vin d'espérance et de vœux, Un philtre amoureux et sauvage De la couleur de mes cheveux.
Rampante à les pieds, en extase, Suppliante au cœur douloureux.
J'exalte vers toi le beau vase .
EcuDiant du philtre amoureux.
La coupe au niveau de ta lèvre Rayonne, et mes débiles mains Dans l'espérance et dans la fièvre Implorent les bleus lendemains.
Et taudis que, blême, j'écoute Et fléchis au poids de l'affront, Le vin déborde goutte à goutte Et tu détournes, toi, le front!
Tu me dédaignes, mais prends garde!
Car la salamandre aux N-eux verts Est ma complice et te regarde, Vieux mage implacable et pervers.
Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers.
J'ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.
BROCf:LIANDE 19
VIVIANE, regardant Myrdhinn.
Maître, ai- je bien chanté? Comprenez-vous mon cliant?
MYRDHINN
Oui, je comprends que Ti^^^e a fait mon front d'argent Et que je suis trop vieux, belle dame amoureuse, Trop vieux pour votre ardeur attirante et fiévreuse, Trop las pour votre rêve et l'impossible essor Que médite votre âme; et parmi vos crins d'or En vain, voluptueuse et morbide couleuvre, Pour me plaire avez-vous, enfant, mis tout en œuvre; Le sang de mes vingt ans, que Tâge a refroidi. Trahit le vieux Myrdhinn, et dans Tombre engourdi, Songeur lourd de regrets, de tristesse et d'années, Je suis le morne époux des vieilles fleurs fanées, Un diseur de légende et non le gai jouteur. Qu'implore votre voix de bel oiseau chanteur. Mais moi, l'âge a figé le sang bleu dans mes veines, Enfant, et votre espoir poursuit des ombres vaines. Que faites-vous encore assise à mes genoux? Un jeune chevalier, à l'œil clair, au poil roux. Voilà l'heureux ami qui calmerait votre âme Et vous perdez ici votre temps, belle dame. Allez, laissez le sage en repos errer...
VIVIANE
Non; Car serve de Myrdhinn est encore un beau nom Et mon rêve d'amour est un rêve de gloire. Mais trêve de propos, conte-moi quelque histoire. Toi qui sais la légende et les mythes païens. Fais-moi quelque récit d'ombre et d'amour anciens Qui me console un peu du triste sort du nôtre,
MYRDHINN
Et Ton dira plus tard : Myrdhinn était Tapôtre Et dame Viviane était son clerc d'amour.
VIVIANE
Pourquoi pas!... j'ai chanté... toi, raconte à ton tour.
MYRDHINN
Soit. Je vous dirai donc que dans Brocéliande Une dame galloise, amoureuse et friande, Étant un soir assise à l'endroit que voilà, Sous un chêne, un devin...
VIVIANE
Non, non, pas celle-là.
Doux sire, mais plutôt cette étrange légende D'Oiient, où l'on voit un roi de Samarcande Dans une ville bleue aux toits en parasol Et des mages persans interroger le vol Des aigles, au chevet d'une reine captive. Tu t'en souviens, le roi voulait l'enterrer vive Pour l'avoir à lui seul, cachée à tous les yeux.
MYRDHINN, se pench;ant sur Viviane et lui prenant les mains Il s'agissait d'un charme ailé mystérieux?
VIVIANE
Et c'était effrayant, ce vieux roi sur ce trône
Entrevu, lourd de pourpre et d'anneaux d'ambre jaune.
MYRDHINN, se levant.
Et ce charme endormeur aux savants rythmes d'or, Ce divin conte ailé, tu veux l'entendre encor?
l'Il la repousse et descend vivement sur la scène.)
<> rêveuse obstinée, âme fourbe et féline!
(S'arrtManl oT portant ses deux mains à son cœur.)
Mon cœur en est glacé d'effroi dans ma poitrine. Dans quel abîme affreux descendais-je enlacé?
VIVIANE, restée au pied du cin-ne, à deuii-lcvce. Mais qu'a-t-il donc ? il tremble !
MYKDIIINN. en lui-même.
Esprit froid et rusé, Embûche de galloise et d'âme ambitieuse. Par le roi Salomon, la dame est périlleuse!
(La regardant de côté.)
Avec ce front d'archange et cet œil calme et pur!
VIVIANE
J'ai peur... Que trame-t-il en son langage obscur?
(Elle se lève et s'avance, craintive, de son côté.)
MYRDHINN, à lui-même, sur le devant de la scène.
J'ai vaincu les serpents, je tordrai la vipère.
(Il hésite, puis avec un grand geste :)
Bah! je n'ai pas cherché l'hydre dans son repaire. Tous les moyens sont bons quand on veut en finir.
VIVIANE, timidement.
Myrdhinn!
MYRDHINN
Et le passé répond de l'avenir.
(Il se retourne et voit Viviane derrière lui.)
VIVI.^NE, s'appuyant à l'épaule de Myrdhinn. Mon doux maître, ai-je eu tort et blâmez-vous mon zèle ?
MYRDHINN, souriant eu lui prenant la main.
Non. Le conte effraierait une humble demoiselle; Mais, quand ma dame prie, elle ordonne... et le vent De son léger caprice est un chêne mouvant, Où ses désirs émis sont fleurs épanouies. Je vais donc vous conter des choses inouïes. Mais j'ai là dans une outre un breuvage divin, Dont je voudrais avant, dans mon casque d'or fin, Boire large rasade... après, si ma voix tremble, Que Myrdhinn soit hué... nous en boirons ensemble : C'est un vin merveilleux, vous, pour mieux écouter, Moi pour chauffer ma verve et pour mieux raconter. (Il s'approche du chêne et en détache Toutre et le casque d'or.)
VIVIANE, à elle-même.
La partie est perdue et je suis découverte. Ce philtre est mon arrêt... refuser c'est ma perte. Ah! maudite soit l'heure, où dans mon fol orgueil J'ai tissé mon suaire et cloué mon cercueil!
MYRDHINN, versant le vin de l'outre dans le casque,
La belle Viviane, au lieu d'un vidrecome.
De Myrdhinn voudra-t-elle accepter l'humble heaume?
VIVIANE s'approche en chancelant.
Je me sens défaillir... Pour un honneur pareil
Cléopàtre eût donné l'ongle de son orteil
Et j'en baise à genoux la main de mon doux sire.
(Elle se penche et cherche à baiser la main de Myrdhinn, qui lui garde la main dans la sienne.)
La terreur dans ma gorge étrangle le sourire : Je suis perdue.
BROCKLIANDE 23
MYRDHIXN,sur le clovanl do la scôae, lui offre le casiiuo plein de vin.
Hc bien, le vin est clair et blond.
Par ce mufle loyal et funeste au félon, Qui grimace et llamboie au cimier de mon casque, Amante au cœur loyal, buvons à la Tarasque.
VIVIANE, élevaul le casiiue à la liauleur de ses lèvres. A votre loyauté', maître !
MYllDIIIXX, la regardant boire, à part.
Un vin sans pareil Pour dompter Fénergie et donner le sommeil. Que tes vœux soient remplis, tu connaîtras le charme. Mais inerte, vaincue, et de'sormais sans arme.
(Avec un grand geste, à lui-même, cessant de regarder Viviane.) Ah! tu rampais dans Tombre et méditais ma mort; Tu dormiras.
(Viviane a feint de boire, jetant le breuvage par-dessus son épaule ;
elle tend le casque à Myrdhinn qui le prend et feint d'y tremper ses
lièvres.)
VIVIANE, avec un cri, se jetant de coté.
Sauvée! et toi, mon cœur, moins fort.
Moins fort, mon pauvre cœurl
(S'approchant de Myrdhinn.)
Et maintenant, mon maître, Je .suis à vous, j'écoute.
MYRDHINN, déposant le casque au pied du chêne et là regardant.
Elle a pâli, pauvre être!
Déjà sa chair en proie à Phorrible frisson
Blêmit... Qu'elle s'éteigne au moins sans un soupçon.
(Il s'asseoit sous le chêne. Viviane s'assied à ses pieds, dans sa pose du lever du rideau.)
Puisque vous l'exigez, voici donc la le'gende.
VIVIANE
Oh! pardon... laisse-moi...
(Elle prend la main de Myrdhinn et regarde curieusemeut l'anneau de son doigt.)
Cette pierre en amande Qui luit en larme froide et verdâtre à tes doigts, Dis, c'est une émeraude ? On m'a dit qu'autrefois Celle de Salomon le rendait invisible Et chassait les esprits errants, est-ce possible ?
MYRDHINN
Tout est possible, hélas! les chimères étant Dans les cerveaux de femme un mirage éclatant! , Mais de quel charme ailé désirez-vous l'histoire ? De la danse d'Endor ou de la perle noire, Qui, dissoute au soleil dans l'écume des flots, Étincelle à mon doigt, en joyau vert éclos?
VIVIANE, implorante et tenant toujours la main de Myrdhinn.
Oh ! le charme d'Endor, Myrdhinn, fais que j'entende Le conte d'Orient, et dans Brocéliande Le défiant Myrdhinn aura comblé les vœux De l'humble Viviane.
MYRDHINN, à part.
Ainsi donc tu le veux,
Couleuvre aux yeux de femme ?
(Haut.)
Apprends donc la légende.
(Il conte, Viviane est à ses pieds.)
Il était autrefois un roi de Samarcande,
A la fois mage en Perse et prêtre dans Assur;
Et la neige des monts, l'or des blés et l'azur
BROCKLIANDE
Des mers étaient du ïigre au Gange son domaine.
Il était aussi grand qu'est la puissance humaine.
De lourds vaisseaux de guerre amenaient dans ses ports
Des captives, de l'ambre... et des têtes de morts
Pourrissaient dans Te'cume et la pluie à leurs proues.
Des gibets emplissaient ses villes, et les roues
De son char écrasaient tant de peuples divers,
Que des vautours planaient sur son front dans les airs.
Un soir qu'à la terrasse assis, le buste roide,
Dans sa pourpre il songeait...
(Durant ce récit, Viviane, une main dans celle de Myrdhinn, s'est peu à peu endormie, la tète renversée, pâle sous le clair de la lune: aux derniers vers elle dort d'un profond sommeil. Myrdhinn se penche vers elle.)
Mais elle est déjà froide,
Pauvre âmel
(La regardant.)
Elle eût pu vivre, hélas! des jours charmants Sans cette soif de gloire obsédante.
(Il la prend dans ses bras.)
Enivrants Et fous étaient ses yeux à la large prunelle ; Et je vais les fermer dans la nuit éternelle.
(Il s'agenouille près d'elle.)
Je crois la voir encore assise à mes genoux
Et me chantant tout bas ses refrains lents et doux.
Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers, J'ai fait de savantes caresses Pour les désirs inapaisés.
Et comment Viviane un soir fut endormie.
Il la prend dans ses bras et la porte au milieu des touffes de lys et d'iris voisines du chêne. Une fois Viviane étendue dans les fleurs, il la regarde et s'adressant à son corps. — Musique très douce. La lunetombe en plein sur les fleurs et le corps de Viviane.)
â6 THÉÂTRE