DEUXIÈME TABLE VU
La chambrt de la re'me Godelive ; elle est très haute, tendue de très vieilles tapisserizs à pe7'sonnar/es tissées de soie et d'or; à gauche, un grand lit à colonnes aux épaisses courtines de soie viol'ïtre éclairé par un immense vitrail qui s'ouvre au-dessus ; à
droite une porte 0(/ivale à rinceau.v sculptés. Au fond, 2ine petite porte basse drapée de soie violât re s'ouvranl sur un petit escalier intérieur.
C'est la nuit; on découvre la princesse Ranaïde étendue sur le lit royaly les courtines en sont relevées; elle nedort ptas. Les pieds et les mains fjandés de linge, elle se tient imn\obi'e, les yen.r fixes^ (tu milieu des oreillers; sa cherelure éparse lui fait une auréole. A son chevet la reine Godelive est assise, accoudée à une table encombrée de fioles et de linge; l'i liante pièce nest éclairée que ])ar une lampe à trois becs posée sur ta table; lueur vacillante qui fait trembler de grandes ombres aux murs. La reine (Hodelive, elle, est assoupie. Une musique très douce Joue en sourdine l'air df })erceiisc du pronier acte.
Les tiens te dédaignent
Et tu meurs d'amour.
Tes grands yeux qui saignent
Riront-ils un jour?
etc., etc., etc.
LA REINE GODELIVE, rêvant.
Taïaut, Taïaut, sus à la bête! on eût dit une biche Ira-
(juée. Elle a pleuré toute la nuit.
La princesse Ranaïde se lève sur un coude et regarde attentivement la Reine )
LA REINE, rêvant toujours.
Taïaut, Taïaut, c'est la chasse de Rotterik qui passe!
On n'avait jamais ciucitié la bête jusqu'alors... Tout enfant,^
il torturait déjà les oiseaux des volières et les cygnes du
parc.
(La princesse Ranaïde joint les mains et regarde la Reine avec des yeux pleins de larmes.)
LA REINE, rêvant.
Taïaut, Taïaut, oh! la bête est prise, ne lui faites point de mal. Voyez, elle a des larmes plein les yeux... A.h !
(I.:il,;. ^•.■.v,.ill.^ oi .;.. r,-inrli!'i^ o\\ •^"'■lirant !o< hv\\<. -^p^ rPL'ards tombent sur
la princesse en larmes.) Elle a des larmes plein les yeux, mais je rêve encore, ce sinistre cauchemar n'aura donc pas de fin? (Elle s'approche du lit et regarde fixement la princesse.) J'ai déjà vu ces yeux-là quelque part, tout mon passé revit dans ces prunelles. Mais réponds donc, chère et triste créature, dis-moi que tu me connais, dis-moi que je t'ai déjà rencontrée, mais où cela, où cela? (Elle lui saisit violemment les mains.) Mais réponds-moi, ton silence est comme un long reproche; il me torture, ton silence! ohl les larmes et ton navrant regard 1 ..
LA PRINCES.se, en retirant ses mains.
Vous me faites mal, madame.
LA REINE, lâchant les mains.
C'est vrai, ces pauvres mains douloureuses et trouées!
LA PRINCESSE
On les a plus d'une fois pourtant tendues vers vous.
LA REINE
Tu dis?
LA PRINCESSE
Hélas! les temps sont proches et l'heure a sonné de tout savoir : les ordres du roi n'ont pas été exécutés, ma mère, et l'affreux avorton dont vous expiez injustement la naissance est là qui saigne, agonisant devant vous.
LA REINE, se redressant avec horreur.
Le monstre à tête plate, aux pattes sautelantes.
LA PRINCESSE
La bête qui hantait vos cauchemars et rôdait en pleurant
LA MANDRAGORE 20v
autour de vous la nuit, robjet de votre effroi expie aussi le crime de vous avoir aimée.
I^A REINE, prenant la princesse entre ses bras cl la rcj,'anlant.
Quoi! c'était loi qui... Toi si délicieusement pâle et touchante, toi si radieusement belle qu'une clarté t'environne, toi, tu aurais pu être autrefois ce monstre? non, tu me leurres, je suis encore le jouet des mauvais esprits.