I.A PRINCESSE
Regardez bien mes yeux, ma mère, regardez-les bien, contemplez aussi ces tristes mains saignantes. La dernière fois que je les tendis vers vous, c'était en mai, dans la forêt fleurie.
LA REINE
Le jour de la procession. ..je me souvieus,je me souviens! c'est le même geste. Et je n'ai pas su te défendre, oh! misérable que je suis!
LA PRINCESSE
Vous n'avez pas su me reconnaître, ma mère, j'étais laide.
LA REINE
Mon orgueil a eu honte de toi; pourras-tu me pardonner jamais, pitoyable et douce créature?
LA PRINCESSE
Les bêtes elles-mêmes avaient horreur du monstre, j'étais pour tous un triste objet d'effroi.
LA REINE, baillant les mains de la princesse. Toi un objet d'effroi, ma belle petite princesse, mon
trévSor, la clarté de ma vie, toi le miel de mes lèvres et la joie de mes yeux! Gomme tu as dû souffrir quand toutes les cre'atures te reniaient et s'armaient contre toi, et je n'ai pas su deviner, moi, ta mère! Mais tout est fini, je t'ai retrouvée, tu es bien à moi, tu m'as pardonnée, n'e.-t-ce pas? et nous allons désormais vivre tranquillement ensemble, rien qu'à nous aimer, à nous aimer pour tous les jours perdus, dans ce mélancolique château des Bois.
LA PRINCESSE, passant sa main dans les cheveux de la reine;, bas à elle-même.
M"aimerez-vous encore dans une heure?
LA REINE
Tu dis?
LA PRINCESSE
L'horrible charme existe toujours, ma mère, et si je suis fille de la nuit tombante au lever du jour, dès les premiers rais de laube je redeviens le monstre effroyable et sautelant.
LA REINE, se redressant épouvantée.
Aux premiers rais de l'aube, toi que j'étreins dans mes bras et couvre de baisers?...
LA PRINCESSE
Et votre répulsion sera peut-être plus forte, je suis si hideuse à regarder !
LA REINE, se jetant sur elle.
Moi, te renier maintenant, ô cruelle enfant? je t'ai bien à moi, et quoi qu'il arrive, je saurai te défendre!
l..\ PRINCESSE
Alors, bien vrai, ma mère, vous n'aurez plus honte de moi, vous ne me renierez pas et vous emptVherez'?...
LA REINE Empêcher qui? (Regardant toul à coup les maius et les pieds bandés de la princesse.) C'est vrai, des hommes t'ont fait du mal, des hommes t'ont torturée. Est-il possible! Quelqu'un s'est trouve' sous le ciel pour mettre ma fille en croix!
LA PRINCESSE, prise d'un tremblement.
Il ne savait pas qui il crucifiait, ma mère, il ne croyait torturer que le monstre.
LA REINE
II? que veux- tu dire?
(On heurte trois coups à la porte; la reine se redresse vivement; la princesse, prise d'un tremblement, se serre avec effroi contre elle. Silence On frappe encore.)