‹ ThéâtreChapitre 83 sur 116 · L.\ REINE, comme en rêve · texte numérisé non relu

L.\ REINE, comme en rêve

Et sa petite patte froide avait des douceurs infinies,

quand j'errais avec elle sur le bord des étangs. (>^iience.)

(La nuit devient de plus en plus obscure. Une femme accroupie, indécise, paraît sur la terrasse; elle s'avance lentement et s'arrête au seuil de la chambre. Silence.)

Quelle douce vie j'aurais vécue et menée avec elle dans

le calme et la mélancolie de ce château des bois! (Silence.)

Une autre forme, également indécise, paraît sur la terrasse et entre un peu plus daos la chambre.j

LA REINE

Le doux matin! les pommiers étaient tout blancs de fleurs, et sous les aubépines de neige les enfants défilaient et chantaient.

VOIX, lointaines.

Alléluia ! par la forêt fleurie

De givre pâle et de bel argent clair,

Nous apportons la fine orfèvrerie

Des bons cadeaux apaisants de Ihiver.

(Une autre forme indécise apparaît sur la terrasse et entre aussi dans la chambre, où elle s'arrête à distance du lit. Il neige toujours, et des flocons tombent sur le lit qu'ils duvètentde blanc.)

LA REINE, se ranimant peu à peu.

C'est comme un frôlement d'ailes glacées sur mes tempes! Où suis-je? J'ai froid, et pourtant jamais je ne me suis sentie si bien. (Elle fait un mouvement.) Aïe, et quelle cuisson subite! j'ai l'épaule toute engourdie; ne bougeons plus. J'étais si bien! Suis-je déjà morte?... ou bien vais-je mourir ?

LES VOIX;, s'approchant.

Alléluia ! pour Madame la Reine, Nous apportons, joyau c'e notre autel, Un cœur de glace avec la pai.x: sereine Des nuits de lune et des matins de gel.

LA REINE, toujours affaissée.

J'aime ces voix qui chantent dans la nuit, elles tintent dans mon âme comme des clochettes de verre, et c'est autour de moi un parfum de petites violettes.

LES VOIX, s'approcliaiit.

Alléluia: pour endormir les plaies

De sou chagrin, nous avons des colliers

De tiu grésil et de petites baies,

Grains de corail des houx et des sorbiers.

l);mtres foruios ont paru une à u:io, cette fois, portant des cior^'ei? allumés ;ï la main, et c'est dans la chambre quelles envahissent et écluirent une foule de i)etits êtres encapuchonnés, laissant passer des oreilles de lièvre, des museaux de renai'ds, de loups, de martres, de belettes, avec, çà et là, quelques silhouettes plus hautes de bûcherons et de bergers.

(Ils se tiennent tous agenouillés à l'entrée de la chambre, rangés contre les murs, et chantent en sourdine, tenant droits leurs cierges.)

Et nous avons pour rame endolorie De la princesse un soyeux oreiller De mousse humide et de neigï fleurie, Et tour à tour nous venons la veiller.

(La clnmbre, très éclairée, laisse voir, à la place de la bête, la princesse Ranaïde étendue sur le lit.)

Et cette petite main à la chaleur humaine qui me ranime en se ranimant lentement dans ma main! Comme une tiédeur m'enveloppe, je n'ose pas ouvrir mes yeux; ce rêve est si doux! Je suis si bien... serais-je morte?

(Une musique joue en sourdine la berceuse du premier acte.)

Les tiens te dédaignent, Et tu meurs d'amour, etc.

LA REINE, ouvrant les yeux et regardant de bas en haut Ranaïde. Et ces longs yeux appuyés sur les miens, ce pardonnant sour.re, et cette petite main, toujours entre mes doigts, comme une vivante caresse !

(La musique continue et Ranaïde chante à mi-voix.)

Mon œil rond qui pleure Les remplit d'effroi.

La vie est un leurre Et le cœur a froid.

LA REINE, se redressant à demi et baisant la main de Ranaïde.

Non, tu ne m'inspires plus d'effroi, délicieuse et chère créature. Mon cœur n'a plus froid, puisqu'il bat près du tien; la vie n'est plus un leurre, puisque je t'ai retrouvée?

DES VOIX dans la chambre.

La princesse Ranaïde va mourir.

LA REINE

Ranaïde?

RANAÏDE

C'est mon nom.

Ranaïde?

LES VOIX, reprenant.

La princesse Ranaïde va mourir.

LA REINE

Que disent-ils?

LES VOIX

La reine Godelive est-elle pardonnée?

LA REINE

Qu'est-ce que tous ces cierges, tous ces êtres rampants chuchotant à mi-voix?

RANAÏDE

Ecoutez-les, ma mère!

LES VOIX

La reine Godelive est-elle pardonnée?

DES VOIX

Le sang lave le sang.

D'AUTRES VOIX

La souffrance absout, la douleur purifie.

D'AUTRES VOIX

La neige est un doux linceul.

Un linceul, pour qui? Pour toi? Pour moi? Dis, il est pour nous deux, n'est-ce pas?

LES VOIX

La princesse Ranaïde va mourir.

LA REINE

Oh! ces fantômes, prophètes de malheur, ils viennent pour t'enlever à moi, je les hais!

RANAIDE

Ce sont les âmes de la forêt, ma mère! J'ai grandi, j'ai vécu parmi elles, elles m'ont protégée, nourrie au temps où, reniée parles miens, j'errais sous une horrible forme.

LA REINE

Ah! tais-toi? tu me déchires le cœur.

LES VOIX

C'est ainsi que l'orgueil d'une race s'expie.

RANAIDE

Écoutez-les, ma mère?

LES VOIX Le ciel hait les superbes.

D'AUTRES VOIX

Le cœur des grands est dur.

R AN AI DE

La pitié fleurit chez les humbles.

LA REINE, pleurant.

Ah! cruelle enfant!

LES VOIX

Trop d'arrogance enfante des monstres; mais la neige est un doux linceul.

(On entend de lointaines sonneries de cloches.)

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