‹ ThéâtreChapitre 86 sur 116 · HILPERIG, HILDEBERT, MEROWIG, LE VIEILLARD, ENNOIA ET LUITPRAND · texte numérisé non relu

HILPERIG, HILDEBERT, MEROWIG, LE VIEILLARD, ENNOIA ET LUITPRAND

HILPERIG, bas, à Mérowig.

Jamais toison d'or fauve N'a d'un plus vif éclat brillé sous le ciel pur... Qui peut-elle bien être?

MEROWIG

Au fond d'un rêve obscur Elle paraît plongée et garde le silence.

HILPERIG, inquiet.

Et cet homme auprès d'elle?

MEROWIG, à KuuMiu.

Allons, la fille, avance.

Le roi te veut parler.

(Ennoia ne bouge pas.)

Hé ! tu n'entends donc pas?

(Haussant les épaules.) Ces mendiants!

IULPERICr, les yeux fixe» sur Ennoia.

Qu'elle est pâle !

MÉROWIG, au vieillard.

Hé toi, l'homme là-bas.

Tu n'es pas endormi, ni sourd?

HILDEBERT, mettant la main à l'épée.

Ta tête grise Est donc lasse de vivre et tu veux qu'on la brise?

IIILPERIG

Paix, Hildebert, holà, du calme! et toi, vieillard, Réponds-moi... cette femme?

(Bas, à lui-même)

Oh ! ce morne regard De songe!

LE VIEILLARD, immobile.

Elle est aveugle et n'entend pas, son âme L'a quittée.

(Silence. Il fait un pas vers le roi et lui désigne le vase en bronze. )

Un esprit habite dans la flamme

Bizarre, que tu vois sous sa robe en lambeaux Errer fine et bleuâtre, et la nuit des tombeaux Depuis plus de mille ans la possède.

HILPERIG, impatienté.

La fille?

La flamme? ton discours est fumeux et vacille Comme un follet nocturne au-dessus d'un étang.

(Désignant Ennoia.)

Quelle est elle? son nom?

LE VIEILLARD

Elle, c'est une enfant Qae j'ai prise avec moi, sire, e'tant sans famille. Elle me suit partout depuis, la pauvre fille. Elle et moi, nous errons ensemble désormais.

HILPÉRIG

Alors elle est aveugle et ae parle jamais?

LE VIEILLARD

Jamais? non. Quelquefois un an entier s'achève. Elle demeure ainsi toute entière à son rêve, Absente, ailleurs, très loin, sans parole et sans voix Puis elle se réveille et durant de longs mois Elle débite alors des choses merveilleuses Et le peuple la suit par les routes poudreuses.

HILPERIG

Fdis-Ia parler.

HILDEBERT, bas à Ililpérip,

Seigneur, cet homme entre ses dents Mâche un langage obscur, et sous ses crins ardents Cette femme immobile à l'aveugle prunelle, Seigneur, est bien e'irange.

HILPÉRIG, songeur.

Étrange et solennelle En effet, mais pourtant un charme caresseur S'émane d'elle toute et comme une douceur

L'enveloppe.

IIILDEBERT, désignant Ennoia.

Ses bras, seigneur, sont gris de fange, Ses yeux meurtris de coups.

HILPERIG, à lui-même.

Mais son charme est étrange.

(S'adressaul au vieillard.)

LE VIEILLARD

Fais-la parler.

Des maux endurés autrefois.

Je dois t'en prévenir, sanglotent dans sa voix Et tu dirais l'écho d'une douleur humaine, Tant cette voix d'enfant se lamente et se traîne Lointaine et faible. Un soir, en l'entendant râler. Des soldats prirent peur...

HILPERIG

Encor?... Fais-la parler!

J'ai dit.

LE VIEILLARD, résigné.

Parle, Eniioia, parle, dis-nous tes songes.

(Il la prend par la main, la fait lever, et l'amène lentement sous 'les veux du roi ; de l'autre main il a pris le vase enflammé et le tient droit derrière elle.)

ENNOLV

Mes songes!... Cher Eden, ô terre du Mensonge!

L'arbre est là monstrueux, énorme, avec ses fruits

Merveilleux, dont Téclat inonde par les nuits

Les tigres et les loups couchés dans ses racines.

Dans les rameaux légers vont les âmes divines,

Voltigeant et rayant Lazur de leur essor;

Et moi, les yeux ravis, j'écoute la voix d'or

De Tarchange invisible et doux qui me conseille.

Sa puissante harmonie enivre mon oreille;

Et dans l'ombre odorante, au fond des grands bois sourds^

Je bois, le cœur trop plein, palpitante d'amours.

Sa parole adorable et forte...

IIILPERIG

Mais c'est Eve, La pécheresse Éva.

LE VIEILL.-^RD

Ne troublez pas son rêve Ou l'esprit se taira.

HILPERTG

Fais qu'elle parle encor, Vieillard, fais-la parler.

Le vieillard touche l'épaule dEnnoia.

La rame sans eîTort

oNoïA 2:u

Courait, la voile au vent se bombait, la galère

Fendait lY'Cume et moi, craignant de lui déplaire,

J'écoutais souriante et les yeux dans ses yeux.

0 Q^i'importe si je perds Tàpre faveur des dieux?

Qu'importe si je trouble à jamais ma patrie,

Disait-il, et ma ville et THellade fleurie?

Toi, tu m'appartiendras dans ma belle maison! »

Ou'elle était douce, ami, sous sa riche toison

De panthères d'Asie et d'Eu^pte, la chambre

Haute de ton palais... Les bras frais, sentant l'ambre.

Il venait se coucher doucement à mes pieds

Sur les tapis velus, et là, des jours entiers,

Loin des champs de bataille et des cris de victoires,

Caressant mes cheveux, il contait des histoires

Et le soir nous montions ensemble sur les tours.

Là, le long des créneaux, tous deux pâles d'amours.

Nous regardions au loin s'éclairer dans la brume

Les deux camps, les signaux et les feux qu'on allume,

Ulysse avec les chefs assemblés au dehors

De leurs tentes, ou bien Achille au casque d'or,

Qui conduisait un char armé le long des sables.

IIILPERIG

Luitprand, te souvient-il qu'un soir autour des tables Deux poètes errants, jongleurs musiciens, Deux Romains sont venus chanter des vers anciens Dont le texte pai-lait vaguement de ces chose s?

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