EN N 01 A
Ils m'ont froUee un soir D'onguents et d'huile rose, et puis ils m'ont vendue Pour amuser le peuple... Alors je fus perdue A jamais et chacun me prit dans le chemin. Une nuit que debout je faisais, cistre en main, Danser des matelots au fond d'une taverne, Une averse éclata sur le toit, la lanterne Du bouge s'éteignit et moi, parmi les coups, Les jurons et les cris de tous ces hommes soûls, Je pleurais, quand un homme entra dans la mêlée Et me prit par la main.
LE VIEILLARD
C'est moi. Je l'ai trouvée Buvant avec la lie et l'écume des ports. Par pitié je l'ai prise avec moi; depuis lors Elle me suit, pauvre être arraché de l'abîme. Tour à tour adultère, innocente et victime, Elle fut Ennoia, Barbelo, Prounikos.
Elle est de tous les temps; l'ancien dieu grec Éros, L'Astarté de Sidon parfois l'étreint encore. Hélène au temps de Troie, Homère et Stésichore Ont maudit sa mémoire et le héros païen L'avait pour concubine... A Rome un plébéien, Qui l'aimait, l'égorgea vivante, échevelée; Et les rois sous Tarquin l'ont prise et violée Dans le corps de Lucrèce... Elle fut Dalila Qui coupait les cheveux de Samson... Attila Fut par elle égorgé dans la chambre de noces. Sous les tentes de cuir, où veillent les molosses, Son ombre avec Judith errait dans Israël Et bien des cous tranchés ont sous son bras cruel
Fausse, idolAtre, à tous prostituée, Elle a traîné partout, de joie exténuée; Clianté dans chaque bouge, au coin de tous les bourgs, Baisé tous les passants, usé tous les amours. Les voleurs ont connu sa grâce charmeresse. A Sidon, en Syrie, elle était leur maîtresse El buvait avec eux Tàpre gain de sa nuit. Le jour, elle cachait un prêtre dans son lit. Dans son lit tiède encor des passants de la veille. Alors moi, la voyant toujours grasse et vermeille, Moi, je Tai rachetée à prix d'or aux voleurs Et si bien rétablie et mise en ses splendeurs. Que les beaux jeunes gens et les vieillards avares, Dont les bras sont serrés au poignet d'anneaux rares, Quand nous passions ensemble auprès de leur logis. Nous suivaient par la ville avec des yeux rougis Et de l'or plein les mains.
Néron fut épris d'elle Et la fit mettre à mort, il la trouvait trop belle Et craignait de l'aimer; Caïus Galigula La fit empoisonner; Titus, lui, l'exila, Et le peuple affolé la prenait pour la lune, Tant son front était pâle.
Et c'est là ma foi tune.
Je l'emmène avec moi chez les rois, les puissants, Et les crimes de fange et les crimes de sangs, Toutes les trahisons d'un passé de folie. Débordent sur le trône et la pourpre avilie Et c'est là mon triomphe et tout ce que je veux : Tout dissoudre.