PIERROT
M. Chameroy
Représenté pour la première fois au Cercle Funambulesque le 23 Janvier 1898
Lia scène représente une garçonnière élégante. — A gauche, au premier plan, petit meuble de toilette avec flacons d'odeur, vaporisateur, brosses et lampe à alcool. — Au Tond, un dressoir garni de vieille vaisselle à fleurs. — A droite, au premier plan, une table avec journaux, livres, albums, et sur un chevalet la photographie du maître de la maison. Au fond, un canapé, une cheminée avec une pendule. — Porte au fond et à gauche.
Vicvvot, valet de chambre, entre en scène à pas comptés, jortant sur les bras, d'un air cérémonieux, l'hahit noir, e claque, la cravate et les gants de son maître, le vicomte ie Trois Etoiles. En passant devant la table sur larptclle te trouve, posée sur un chevalet, la photographie de ^elui-ci, il salue respectueusement. Le claque s'ouvre. Pierrot s'incline de nouveau comme pour s e.roiser d'une naladresse, referme le chapeau et va déposer tous les jhjets sur le canapé.
Il revient devant le portrait de son maître, explique ]ue celui-ci est un prodigue qui jette follement l'argent mr les fenêtres. Il ferait mieux d'augmenter les gages i'un bon serviteur tel que lui. Mais non, le vicomte s'y '•efiisr. Il aime une femme dont l'icrrot montre le portrait. Elle est charmante, mais elle lui coûte cher.
Pierrot va prendre une brosse sur iin meuble. A peine a-t-il effleuré des poils de la brosse le collet de l'habit, que trouvant la besogne trop rude, il y renonce. Il aime mieux se servir du plumeau, c'est moins fatigant et plus expéditif.
Après aroir fait mine d'épousseter le frac, en tirant d'un air malicieux la langue à son maître, il place soigneusement l'habit sur le dos d'un fauteuil et pique à la boutonnière un gardénia.
Mais il est déjà éreinté. Il exprime qu'il a les bras cassés, à force de frotter les parquets, de cirer les chaussures, de balayer et d'épousseter partout.
Pendant qu'il travaille et sue à grosses gouttes, soi maître dort ou est au cercle à tailler une banque. Il fai le geste de battre des cartes et d'en donner à des joueur imaginaires.
Il va s'étendre sur un fauteuil, s'étire les bras, bâille puis sort de sa poche un journal : Le Sport, et montr un ticket de courses. Il déplie le journal, il consulte k liste des chevaux qui doivent courir et se gratte le front de l'air embarrassé de quelqu'un qui ne sait pour lequel parier. Il se décide à prendre un cheval cpïon donne q vingt contre un. Son choix fait, il se rend sur le cham\ de courses et avise un bookmaker, qu'il désigne en faisanl le geste d'une sacoche portée en sautoir et en imitant h cris de : (( Voyez la cote ! »
Il s'approche du bookmaker, écarte du coude les ge qui sont sur son passage, donne son argent, prend s ticket. Le bookmaker inscrit son pari sur le livre.
Pierrot quitte la pelouse et se rend aiix abords de h piste. Les chevaux y sont déjà. Il fend la foule pour si placer au premier rang. La cloche donne le signal d\ départ. Il suit de l'œil son cheval et se hausse sur là
pointe des pieds pour le mieux voir. Il imite la course. Son cheval arrive premier au poteau. Il applaudit. Il exulte de joie. Il va encaisser la forte somme.
Six heures sonnent. Il regarde la pendule. C'est le moment de mettre la table. Il s'empresse de l'apporter sur le devant de la scène, place une chaise à charjue bout. Ici, s'assiéra Monsieur, il montre la photographie de son maître; là, s'assiéra la charmante invitée, il montre la photograpliie de celle-ci, exprimequelle est adorablement jolie, qu'elle a une superbe chevelure, de jolies dents et une gorge des plus rondelettes. Ah! son maître a de la veine; c'est un lieureux mortel! Dans un instant, elle sera assise là : il indique la chaise ; il met le doigt sur la place qu'elle occupera, il la trouve trop dure, cherche des yeux un coussin qu'il prend et pose sur le sicge pour le capitonner. Cela est mieux rembourré ainsi et plus moelleux. Madame sera très à son aise.
Il va chercher un tabouret sur lequel elle appuiera ses pieds mignons. Puis il dispose deux couverts et prend sur une desserte les plats préparés, un pâté, des fruits, des confitures.
Il place une rose sur la serviette de Madame.
De chaque côté de la table, il met un carafon, l'un rempli d'eau et l'autre de vin. Il tient ce dernier avec respect, admirant sa belle couleur, tandis qu'il ne touche l'autre qu'avec une sorte de dégoût et s'en débarrasse au plus vite.
le couvert une fois dressé, il se complait à en admirer la belle ordonnance.
C'est gentil tout cela pour faire la fête ! Quel dommage que ces apprêts soient pour un autre! Lui, il ne sera même pas là, sa serviette sous le bras. Il exprime, en se
cachant les yeux, qu'il serait un témoin gênant et qu'on aura soin de le congédier.
Cependant, si c'était lui ! est-ce qu'il ne s'en tirerait pas aussi bien que son maître ? Il prend le portrait de celui-ci et fait signe que le vicomte n'est pas joli garçon, tandis que lui, il a un de ces coquins de phijsiqu auxquels les femmes ne résistent pas. Le vicomte est usé avant l'âge, il crache ses poumons, tandis que lui, il a des pectoraux et du biceps à revendre.
En face de la jolie fille attendue, il ferait certaine ment meilleure figure que son maître, qui n'a sur Iw que l'avantage du costume. Pour être un parfait gent leman, il ne lui manque que l'habit.
Vous allez en juger, dit-il au public.
Il endosse le frac, fait la roue devant la glace, prent une attitude à la Napoléon /«^ g^^ retournant sur h chevalet la photographie du vicomte, semble dire :
Enfoncé . le gommeux ; il ne compte plus , vou allez voir.
Supposons que la petite dame cjui doit veni s'asseoir là cogne à la porte, regardez comme j'irai 1 recevoir. Admirez mon élégance et ma galanterie.
// fait mine d'aller ouvrir la porte (qu'il n'ouvre pas vraiment). Il fait entrer la visiteuse, s'extasie sur si beauté, sur sa toilette, lui baise la main, la prie d'ôte sa voilette, la lui ôte, l'embrasse et indique au public en mettant un doigt sur son front, que le baisera et respectueux, l'aide à enlever son chapeau, se pique une épingle, puis la débarrasse de son manteau qu secoue. Après avoir porté successivement, et au fur et mesure que la jeune femme les quittait, ces objets sur u
fauteuil, il vient offrir sa main, et conduit celle-ci, à la chaise qui lui est réservée, l'installe à sa place et lui glisse sous les pieds le tabouret.
A ce moment, comme si elle rentrait ses pieds dans un mouvement de défiance. Pierrot la rassure, prolestant de ses intentions et s'e.ir usant de lui avoir involontairement frôlé le mollet.
Il regagne sa place en indiquant par un aparté que le mollet ne manque pas de rotondité. Il s'assied en face d'elle et lui offre galamment la rose.
Le repas commence. Il demande à la jeune femme si elle a faim.
l'as du tout !
Lui, il déclare qu'il a une faim de loup et qu'il fera honneur au souper.
Il offre du pâté.
Comment, vous n'en voulez pas! fait-il en exprimant le refus de la soupeuse ; mais ce pâté est exquis, il sont bon. Ah! je sais ce qui vous plaira.
U enlève la croûte du pâté, choisit deux grosses truffes qu'il offre eu souriant, pi(iuées au bout de sa fourchette.
Nouveau refus.
Pierrot en prend son parti et se met à manger seul gloutonnement.
Il a soif : il verse du vin dans les deux verres. Il triiKjue avec la petite dame et vide son verre. Etonné qu'on n'en ait pas fait autant, il prend le verre de celle-ci et la fait boire. Puis posant le doigt sur l'endroit du verre oii elle a posé les lèvres, il mime qu'il g posera les siennes à son tour.
// boit.
Maintenant, dit-il, je connais votre pensée.
// se lève, s'approche de la chaise qui est censé être occupée, fait à la soupeuse imaginaire une brûlante déclaration, se jette à ses genoux, lui prend la main, la place sur son cœur pour qu'elle en constate les violents battements, puis s' enhardissant il veut lui prendre la taille. A chacune de ces audacieuses tentatives, il reçoit des tapes sur les doigts. Ces résistances ne l'arrêtent pas, il devient de plus en plus entreprenant. Le dossier de la chaise se retourne brusquement. La petite dame lui a tourné le dos. Ll devient tendre, suppliant, et ramène doucement la chaise en face de lui et reprend avee plus de chaleur sa déclaration.
Tout à coup, elle se lève. Lui, qui était à genoux, se lève à son tour.
Hein ? dit-il, c'est de l'argent que vous voulez.
Ll n'en a pas; après avoir sondé toutes ses poches, il est forcé de l'avouer piteusement.
Alors, adieu, dit-elle, en se dirigeant vers le fauteuil où sont posés ses vêtements.
Ll la suit en essayant de la retenir.
Elle ne veut plus rien entendre et sort en refermant la porte sur le nez de Pierrot.
Pierrot reste un instant cloué sur place.
Toutes les mêmes ! Plus de ça ? (Signe de l'argent.) Pas ça ! (Ll fait claquer contre ses dents l'ongle de son pouce.) Pauvre maître ! il est fou!... Ce n'est pas lui
qu'on aime, c'est son argent... Pas si bête, moi!... J'en tiens pour les plaisirs réels et moins trompeurs.
// ra à la table et prend le carafon de vin.
Il chante :
Le vin dissipe la tristesse.
Il caresse la bouteille.
11 est cher à mon cœur.
Il prend la carafe. Leau, ça fait mal, pouah ! Il la replace avec dégoût sur la table, il reprend la carafe de vin.
0 liqueur enchanteresse !
// aspire le bouquet du vin et embrasse tendrement le goulot du carafon.
Verse l'ivresse et l'oubli dans mon cœur !
// fait une déclaration au carafon.
Ah! verse, verse, verse encore..., etc..
A deux reprises, il verse du vin dans son verre, le contemple amoureusement et le vide lentement, puis esquissant un petit pas sur place, s'adresse à la photographie de la femme.
Toi, il te faut de l'argent. (Montrant le verre.) Le vin ne coûte rien.
// termine en faisant un pied de nez à la photographie.
In peu gris déjà, il revient se mettre à table, attache
sa serviette et mange des confitures à la cuiller. Il finit
par tremper ses doigts dans le pot et les pomièche. Bientôt il fait la grimace. Ces cojifi titres sont trop sucrées et altèrent. Il a soif. Il prend le carafon, emplit de vin son verre, le vide, le remplit à nouveau et le vide encore. Il se lève. Sa griserie s'est accentuée. Tout à coup, à la vue de la photographie du vicomte, le sentiment de la réalité lui revient. Qu'a-t-il fait? Il constate avec terreur qu'il ne reste plus une goutte de vin dans le carafon. (Il renverse le carafon pour le montrer.) Il se met à trembler de tous ses membres, à la pensée que son maître s'apercevra du larcin. Désespéré, il furète partout, en quête d'une autre bouteille de vin. Impossible d'en trouver. Il larmoie et implore le ciel.
Soudain ses regards tombent sur la table de toilette où se trouve un flacon d'eau de Botot. Une idée lumineuse lui vient. Il prend le flacon de Botot et en vide le contenu dans le carafon. Il danse de joie et fait un pied de nez à la photographie de son maître, comme pour dire : Il n'y verra plus que du feu.
Mais bientôt il s'aperçoit que le carafon est loin d'être plein.
Bah ! dit-il, achevons de l'emplir avec de l'eau.
Il verse de l'eau dans le carafon, le boucJie et agite fortement pour activer le mélange.
Il s'arrête, content de lui, pour contempler son œuvre.
Malédiction ! le carafon ne contient plus qu'un liquide trouble, de couleur blanchâtre.
Pierrot, atterré, le compare à son visage. Situation terrible; il s'arrache les cheveux. Son maître va le flanquer à la porte, le pied au derrière.
Il demande pardon à la photographie et va continuer à se lamenter, quand retentit un coup de sonnette.
Pierrot se remet à trembler (Je plus belle. Convaincu (lue c'est son maître (/ui rentre, il retire précipitamment l'habit, revêt sa casaque de domestitiue et, plus mort (jue vif, va ouvrir la porte.
Ce n'est pas le vicomte ; c'est nn porteur de (lépêches. Il rentre en scène une dépêche à la main. Il Ut la suscription. Il ne se trompe pas, elle n'est pas pour son maitre, elle est bien pour lui. Il n'a pas l'habitude d'en recevoir. Il a peur de l'ouvrir. Si c'était une mauvaise nouvelle. Il se décide à l'ouvrir.
Il la Ut.
Quelle veine ! (Il se met à danser.) Monsieur ne rentre pas.
// imite le silJlet et la marche d'une locomotive, pour exprimer que son maître a pris le train.
Sauve!... Merci, mon Dieu !
Il prend le carafon et le replace, en dansant, sur la table de toilette. Il se frotte les mains et se dispose à se remettre à table, quand un nouveau coup de sonnette se fait entendre.
Pierrot, repris de fraijeur, se demande, en montrant la dépêche, s'il n'a pas trop tôt chanté victoire.
Le vicomte se serait-il ravisé ?
Il se dirige vers la porte, (luil entrebdille, pour s'assurer de la personne qui vient de sonner.
0 joie ! c'est la jolie femme qui devait souper avec son maitre.
S'il la recevait ? Pourquoi pas ?
En toute hâte, il remet le frac.
S'adressant à la photofj rapine du vicomte, il fait un geste qui siijnifie : La petite dame te passera sous le nez.
Puis, prenant une brochure sur laquelle on lit, en gros caractères : Ruy Blas, il souligne du doigt ce nom
et dit :
Ruy Blas, cest moi !
// sort ensuite d'un air triomphant.
RIDEAU
LUGETTE