GEORGETTE
Mnie Marianne Chassaing
Représenté pour la première fois au Théâtre de la République le 24 Novembre i895, sous le titre de : suivie !
La scène représente le salon d'une divette à la mode. Ameublement élégant. — Porte au fond. A droite, au premier plan, une cheminée avec pendule et vases de (leurs. Du même côté, au second plan, une fenêtre donnant sur une rue. — A gauche, au premier plan, une table de toilette avec sa garniture et un album de cartes photographiques. — Au milieu de la scène, un peu à droite, une table sur laquelle se trouvent des journaux et un l)0uquet de fleurs. Près d'elle deux chaises légères. — A droite de la porte du fond, accroché au mur, le portrait de la chanteuse en robe de soirée. Contre le mur, çà et là, plusieurs couronnes de lauriers d'or avec inscriptions enthousiastes.
(korgette, une jeune et élégante modiste est introduite dans le salon de Madame, par un valet de chambre. Elle tient à la main un carton renfermant un chapeau.
Le larbin s'efface pour la laisser passer.
Parlé.
— Attendez ici, Mademoiselle, je vais prévenir Madame qne la modiste est là et lui apporte un chapeau.
Fausse sortie du domestique. Georgette va vivement à la fenêtre, soulève le rideau et regarde en riant.
Le larbin est revenu sur ses pas et la contemple du coin de l'œil... Il ressort eu disant :
Parlé :
— Ah ! je comprends ! elle a été suivie...
Restée seule, Georgette, toujours à la fenêtre, exprime que c'est nn Monsieur qui est dans la rue. Puis se retournant, elle fait son portrait en mimant :
De belles moustaches, un monocle vissé dans lœil, une redingote serrée à la taille ! Je parierais quil a un corset — A sa boutonnière, une décoration de cette couleur, fait-elle en montrant le ruban rouge qui sert d'anse à son carton. La Légion d'honneur, s'il vous plaît !
Elle se promène un peu pour singer le Monsieur qui va et vient sur le trottoir.
Elle indique que, très impatient, il fait le moulinet aiec sa canne.
Voulez-vous savoir ce qui m'est arrivé et pourquoi ce Monsieur attend en bas ?
La patronne m'avait remis, avec une facture, ce carton à chapeaux.
Je marchais très vite dans la rue. Tout à coup je remarquai que j'étais suivie, et par qui? Par le Monsieur d'en bas, l'homme aux belles moustaches et à la décoration.
Je pressai le pas ; il me rejoignit, me salua et me murmura à l'oreille : (( Vous êtes vraiment charmante. Mademoiselle ! »
Je le toisai du regard, comme cela, et repris ma route.
11 fit mine de s'excuser et parut renoncer à la poursuite.
Je me crovais délivrée. Pas du tout! 11 revint bientôt
à la charge. Furieuse, cette fois, je lui tournai le dos en haussant les épaules : « Imbécile ! )) lui dis-je, en traversant rapidement la chaussée.
Afin de le laisser passer devant moi, je m'arrêtai à la devanture d'un bijoutier.
11 y avait là des bracelets, des montres, des colliers, des broches. C'était un vrai régal pour les yeux.
Soudain, pendant ma contemplation, j'entendis derrière moi une voix cjui murmurait : (( Voilà deux perles qui iraient bien à vos oreilles. »
Encore lui ! Toujours lui ! C'en était trop. Je me retournai, furieuse : u Pour qui me prenez- vous donc ? Monsieur, je suis une honnête fdle. »
Je n'avais plus qu'une pensée, me soustraire à cette poursuite opiniâtre.
A ce moment passait un omnibus. Je hélai le conducteur.
La voiture s'arrêta. Je sautai sur la plate-forme. L'intérieur était complet, je dus monter sur l'impériale.
Pendant ({ue je gravissais l'escalier, je m'aperçus qu'un voyageur, placé sur la plate-forme, lorgnait indiscrètement mes dessous. Je ramenai soigneusement mes jupes, de façon à ne lui montrer que mes talons.
Arrivée sur l'impériale, j'avisai une place disponible.
(korgette, à ce moment, prend deux chaises quelle place dos à dos pour figurer les deux banquettes.
i')i peu essou/Jlce elle se dirige vers sa place, marche par mégarde sur les pieds de quelques logageurs, s'excuse et finit par s'asseoir, face au public.
En s installant, son carton heurte son voisin de droite et sa voisine de gauche.
Elle s'excuse de nouToeau, met son carton sur ses genoux en serrant ses coudes et en rapprochant ses jambes, de façon à se faire aussi mince que possible.
Elle regarde à gauche.
Tiens, une nounou plantureuse avec un gros bébé. Oh ! le g-oulu, comme il boit ! Est-il assez gentil ! Faites la risette à la demoiselle ?
Puis elle regarde à droite.
Mon voisin dort. Il ne se gêne pas. Tout à l'heure, il va se coucher sur mon épaule. Est-ce qu'il me prend pour un oreiller ?...
Ah! voici la nourrice qui s'en va. A revoir. Madame; adieu, mignon ! Bonsoir, petit ivrogne.
Et Georgette se sentant plus d'espace, s'étale un peu sur la place laissée vacante. Elle parait respirer plus à son aise.
Mais, qu'est-ce que je sens donc dans le cou ! On dirait qu'on me chatouille.
Elle regarde derrière elle.
0 surprise ! C'est lui, encore lui! le décore qui me poursuivait.
Elle s'avance sur la banquette pour ne plus s'appuyer contre le dossier et éviter tout contact avec lui. Afin de^ lui montrer son indifférence elle tire un journal de se poche et se met à le lire.
Mais sans qu'elle s'en soit aperçue, son adorateur quitté sa place. Il est venu prendre celle laissée parle nourrice.
Georgette ne tarde pas à éprouver les effets de ce
fâcheux voisinage. Son roisin lui frôle le ronde, lui presse le pied. Il pousse même l'audace jusqu'à passer la main derrière son dos et lui prendre la taille.
C'en est trop, cette fuis, dit elle en se levant, très en colère.
Elle passe furieuse et vivement devant son persécuteur en lui flanquant au nez son carton à chapeau.
Même mancqe pour la descente que pour la montée de l'om)(ibus.
La jeune modiste saute lestement dans la rue. A peine a-t-ellefait quelques pas que la pluie commence à tomber.
l*as (le pépin ! Comme c'est amusant ! Je vais gâter mon chapeau et ma robe.
Mais son éternel pinirsuirant surgit encore et lui offre galamment son parapluie et son bras.
Georgette repousse ses avances. Elle n'a pas besoin de ses services. Lestement elle étend son mouchoir sur son chapeau, ramène le derrière de sa jupe sur ses épaules.
Puis elle accentue sa marche jusqu'au moment oi) reconnaissant le numéro de la maison de la cliente, elle rajuste sa toilette, secoue sa robe, enlève son mouchoir, monte l'escalier, sonne, essuie ses pieds à la porte et rentre dans le salon.
Au public.
Et voilà comment je me trouve ici.
Mais Georgette regarde autour d'elle.
Très chic, ce salon. Hien n'y man([nù\ ( licgarda)it le portrait.) Ah ! voilà notre cliente ; lidolc du public,
la chanteuse à la modo. Quelle voix! 11 faut l'eutentlre dans l'air de Galathée. Ce qu'elle vous envoie cela !
Georgette fait semblant de chanter.
Ah! verse, verse encore...
Au commencement elle paraît verser avec une amphore ] clans une coupe et elle acliève par le geste de verser de i l'argent dans sa main. \
Et ses succès ! Elle ne les compte plus. Tenez, regardez ces couronnes. Une ovation à Carpentras, une victoire à Saint-Nazaire, un triomphe à Carcassonne ! Des palmes en veux-tu en voilà , avec des inscriptions enthousiastes.
Puis, changeant brusquement d'idées.
Mais l'imbécile qui m'a suivie est-il toujours là ?
Alors Georgette va à la fenêtre et soulève avec précaution un coin du rideau qu'elle laisse retomber presqu'immédiatement avec la crainte d'être aperçue de la rue.
Oui, il est là, il fait le pied de grue. Il en a une santé celui-là ! Mais il ne marche plus. Il est adossé à la porte cochère d'en face. Il fume son cigare. Oh ! là ! là ! 11 a l'air de s'embêter à vingt francs l'heure. Tant mieux, mon vieux lapin ! Si tu te trouves bien, restes-y, ce petit museau-là n'est pas pour toi. Voilà tout ce que je puis t'ofïrir.
Et Georgette lui fait la nique. Elle redescend un peu ; la scène, puis revient vers la fenêtre, et cette fois, accen-\ tuant ses dédains, dans un accès de gaminerie, elle lève\
la jambe et décoche au monsieur d'en bas, un formidable pied de nez.
Cependant elle a chaud, elle se dirige vers la table de toilette, regarde si on ne la voit pas, prend une boîte à poudre et en tire une houpette. Au moment de s'en servir, elle s'arrête.
Pas de ça, Lisette ! ça se verrait. S'il y avait un vaporisateur... C'est ça qui embaume et (jui rafraiehit les idées.
Elle fait le geste de se vaporiser.
Mais il n'y en a pas.
A ce moment, la pendule sonne une demi-heure.
Déjà une demi-heure que je pose. Vrai ! elle ne s'embête pas, la chanteuse; mais elle embête les autres.
Elle se retourne vers la table et y voit le bouquet qu'elle va jirendre pour en respirer le parfum. Grand étonnement de sa part d'y trouver nue carte de visite sur laquelle quelques mots sont tracés.
Elle les lit d'abord, en exprimant qu'il s'agit d'un échange de baisers, puis la déclaration devenant plus scabreuse, elle cesse de lire en se cachant la figure à moitié, dans un mouvement de pudeur comique.
Se retournant vers le portrait de la divette:
Elle va bien, la chanteuse.
In bruit de pas se fait entendre dans la coulisse. Ouelciu'un... Allons nous rasseoir.
Georgette se rassied, prend un air impassible et pose le carton sur ses genoux. An bout de quelques instants, elle tourne la tète.
Je me suis trompée... Personne!
Elle regarde la pendule.
Voici une lieure que j'attends. Pas gênées, ces grandes dames... Si je déballais le chapeau...
Elle tire du carton le chapeau, le regarde complaisamment et le fait admirer au public.
Comme il est joli!... quelle légèreté! Celte lleur, c'est moi qui lai piquée... Est-ce d'assez bon goût, hein ? x\h! il mirait bien... si j'osais... Mais, pourquoi pas?... Personne ne me voit. Je vais l'essayer.
Elle se débarrasse de son chapeau, qu'elle pose sur la table de toilette, et se coiffe de celui qu'elle apporte à la chanteuse.
Manège de coquetterie devant la glace.
Suis-je assez gentille ainsi? Me va-t-il assez bien?
Elle l'ôte en poussant un soupir de regret.
Ah! pour cela, il faudrait de l'argent, beaucoup d'argent... C'est salé comme prix, fait-elle, en montrant la facture.
Mais pas de galette, je ne possède pas ça, ajoute-t-elle, en faisant claquer son ongle sur ses dents.
Si je voulais, pourtant... Il ne tiendrait qu'à moi d'en avoir un pareil... Plusieurs, même... Et de plus beaux encore... Il me suffirait, pour cela, de prêter
roroillc aux propos galants de mon adorateur qui est
LMi bas.
Et elle désigne la fenêtre.
Non, il est trop laid ! Mais, an fait, est-ce qu'il est toujours là? Voyons donc.
Elle se dirige rers la fenêtre, soulète le rideau, regarde ians la rue.
Oui, oui, il y est encore... Mais ce qu'il s'ennuie... Il bâille à se décroclier la inàclioire.
Et Georgette revient sur le devant de la scène.
Personne ne vient encore, c'est rasant... Ah! des journaux! si je lisais en attendant.
Elle prend sur la table le Petit Journal, s'assied et •lierrhe tout de suite les faits divers. Sa figure traduit 'étonnement d'abord, puis e.rprime ensuite l'état d'une jersonne dont le cœur, en pvie à un violent chagrin l'amour, est brisé, et dont les yeux versent d'abondantes armes.
Elle parait s'intéresser vivement à cette lecture.
Ah ! mon Dieu ! quel dénouement tragique !
lïlle fait le geste de verser dans une coupe du poison, lésite un instant et avale avec précipitation, en fermant es geu.r, le contenu d'un verre imaginaire.
l'uis elle se renverse la tète en arrière et simule les ■otivulsions de l'agonie.
Ah ! ce n'est pas moi, fait-elle en se levant subitenent, qui me ferai périr pour un homme ! Ce ne sera
surtout pas pour celui-là, continue -t-elle, en désignant la fenêtre.
D'ailleurs, mon cœur est pris. J'en aime un autre... Et cet autre, le voici.
Alors elle tire divers objets de sapoclie, parmilesquels un étui, un dé, un croissant dont elle croque un morceau. Elle sort enfin une petite afficJte qu'elle déplie et quelle dresse contre le dossier d'une chaise.
Le voilà! s'écrie-t-elle triomphalement. Le voilà, celui
que j aime
Elle envoie des baisers à l'a/ftche, au centre de laquelle se voit un clown.
Il n'est pas joli, joli... Mais ce qu'il est rigolo! Il fait tout ce qu'il veut de ses mains et de ses pieds. Je vais vous donner une idée de ses talents.
Elle dispose ses jupes de façon à en faire un pantalon très large et ramène soji chignon sur le sommet de la tête pour imiter le toupet du clown.
Elle fait le portrait du clown.
Il a sur le front et sur les deux joues deux jolies taches de vermillon ; sur la poitrine et sur le dos, deux soleils brodés et, sur la tête, un chapeau pointu posé crânement sur l'oreille.
Il faut le voir, les deux pouces dans les poches de son pantalon qu'il écarte, saluer le public en pirouettant.
Voici les exercices auxquels il se livre.
Elle trace un cercle pour figurer un cirque qu'elle pique de personnages et fait mine d'ôter un chapeau
oointti, de le lancer en l'air et de le recevoir adroitement iur une baguette, au bout de laquelle elle le fait tourner.
Elle le lance de nouveau en l'air et le reçoit, cette fois, lirectement sur la tcte.
Puis, dessinant au fond de la scène un poteau et un lutre à l'arant-scène, elle va sur le devant de la scène. Traçant alors du doigt, à hauteur de sa tête, une ligne iroite reliant les deux poteaux, elle simule ainsi une ".or de imaginaire.
Elle s'assure ensuite que la corde est bien tendue, elle présente son pied pour qu'on l'aide à escalader le tremplin. Là, elle se met du blanc à la semelle. On lui passe le balancier, elle s'assure avec le pied que la corde est "solidement fixée, puis s'avance à pas comptés en tenant le balancier.
Arrivée au milieu de la corde, elle ploie un genou et, ivec précaution, descend le balancier sur la corde.
Puis, sans changer de posture et reprenant son équilibre avec les mains, elle fait un signe de côté. Elle reçoit successivement des boules qu'on lui lance et avec lesquelles die jongle.
Ce jeu terminé, elle reprend son balancier, se redresse sur la corde, fait quelques sauts, et après deux ou trois pas en avant, revient précipitamment à reculons jusqu'au croisillon.
Elle fait mille de sautera bas de la corde, salue le public i la façon d'un cloun avec la main appliquée derrière la tête. Elle applaudit très vivement en regardant l'affiche.
Deuxième exercice. Cette fois, c'est la haute école qu'elle simule. Elle imite un écuyer se trouvant au centre iu cirque et faisant, avec un fouet, travailler au cammnndement un cheval en liberté qui exécute des change- Tients et des pirouettes.
Arec la chambrière, elle lui commande de se dresser sur ses jambes de derrière. Il finit par se coucher. Elle pose alors son pied triomphalement sur le poitrail de l'animal et croise les bras d'un air xictorieux en regardant le public.
Nouveaux applaudissements et nouveaux saluts.
Elle prend ensuite une plume qu'elle pose sur son nez en tournant le dos au public. La plume tombe. Sans avoir l'air de s'en apercevoir, elle continue, face au public, son exercice d'c'(iuilibre.
Enfin, elle parait prendre un violon, met un genou en terre pour l'accorder, demande le la au chef d'orchestre, puis racle l'archet dans les attitudes les plus variées que les clowns musicaux pratiquent d'ordinaire : derrière le dos, sur le dossier d'une chaise, en levant perpendiculairement l'instrument.
Elle termine par de nouveaux applaudissements.
A-t-il du talent ! ^'oilà pourquoi je Tadore.
Elle lui envoie des baisers.
Il est autrement décoré que le Monsieur d'en bas !. Il a la poitrine constellée de médailles... et bien gagnées, celles-là !... à la force du poignet. Nouveaux baisers.
Un peu fatiguée de tant d'exercices, elle va se rasseoir près de la table de toilette, où se trouve, un éventail. Elle regarde la pendule.
Déjà plus d'une heure... C'est trop fort... Ça finit par être énervant.
Pour prendre une contenance, elle s'empare machina-
ememl d'un album photooraphique qui se trouve fermé ur la table de toilette.
Elle l'outre et le feuillette d'abord distraitement, mais a figure exprime bientôt la plus grande surprise
Mais, jo no me trompe pas, ce portrait..., c'est celui le mon cldwn.
Pour s'assurer quelle n'est pas le jouet d'une illusion, •lie se rapproche de iafjiche et regarde, tour à tour, 'affiche et le portrait.
IMiis de (loiilc possible !... C"cst bien lui... Ali! le nonstre !
Elle retourne la photographie et y lit une dédicace ■n flammée. Elle montre alors le poing au portrait de la •bâilleuse.
.\li ! la eoijuiiiel .M'eiilever mon amoureux... Je ne 'esterai pas une minute de plus dans cette maison.
Elle déchire en morceaur la photographie, froisse 'affiche et jette le tout au pied du portrait de la chaneiisc.
Elle court à la fenêtre et relève alors complètement les 'idéaux :
il est toujoui's là... Tant mieux!... .Vttendez-moi. e suis à vous à l'instant...
Elle envoie un baiser.
Ail! mais, voilà eomment je suis... Il me trompait..., e vais [)rendre ma revaneiic.
Puis elle remet fiévreusement sur sa tête son chapeau,
reprend celui qu'elle apportait à la chanteuse, le présente vers le portrait :
Ah ! mais non, tu ne l'auras pas.
Et elle le renferme brusquement dans le carton, relève le pan de sa robe et se dirige rapidement vers la porte. A ce moment rentre le domestique, qui lui dit :
— Madame va recevoir Mademoiselle.
Passant fièrement devant lui, elle sort en le toisant dédaigneusement du regard.
RIDEAU