MADELON
Bergers et Bergères Watteau
L'action se passe sous Louis XV
Le décor représente un verger. — Au fond, disposée en hémicycle, une longue tonnelle dont le treillage, festonné de plantes vertes et grimpantes, comporte à droite et à gauche, deux ouvertures en forme de médaillons et, au centre, une baie plus large encadrée de feuillage et ressemblant à une loggia. — Un superbe pommier, chargé de fruits, occupe le milieu de la scène. — A droite, sur le devant, un autre pommier de taille plus modeste, portant de nombreuses pommes d'api. — De chaque côté, un bosquet où s'épanouissent roses, glycines et lilas. — Au premier plan, une table rustique avec cruchons et gobelets.
C'est la fête au village.
Au lever du rideau, de jeunes bergères, dans leurs coquets atours du dimanche, se trouvent étagées sur les branches d'un pommier.
Gaies et rieuses, elles lancent de malicieux regards vers la droite, guettant l'arrivée de leurs amoureux. A l'approche de ceux-ci, elles rentrent vite leurs fripons minois et se dissimulent de leur mieux derrière le feuillage.
Revêtus de leurs plus beaux habits, la boutonnière enrubannée et fleurie, apparaissent les villageois. Leur allégresse, qui se manifestait bruyamment dans la
coulisse par de joyeux ohé ! s'arrête tout à coup dès qu'ils s'aperçoivent qu'ils sont seuls en scène et que les aimables compagnes qu'ils s'attendaient à y rencontrer manquent au rendez-vous.
Elles nous avaient pourtant bien promis d'être ici après les vêpres, disent-ils.
Fort déconfits, ils s'interrogent réciproquement, puis wnt et viennent en tous sens, fouillent des yeux les alentours.
Vaines recherches !
Où peuvent-elles être ?
Ils lèvent les bras au ciel d'un air désespéré.
L'un d'eux, plus avisé, appelle ses camarades, les réunit sur le devant de la scène et, leur montrant la tonnelle du fond :
Elles doivent se caclier-là, dit-il.
Puis il exprime le moyen de prendre les belles sans qu'elles puissent s'échapper : il faut se séparer et marcher à contresens, de façon à les attaquer des deux côtés à la fois et à leur couper toute retraite.
Le conseil est suivi, et la bande se divise en deux groupes. L'un s'engage à droite, l'autre à gauche sous la charmille.
On les voit successivement paraître aux deux baies des côtés. Les gars d'abord ont l'air quelque peu dépité. Quand ils se rencontrent à l'entrée centrale, ils expriment leur amère déconvenue : pas plus d'amoureuses que sur la main.
A ce moment, les jouvencelles qui se sont tenues soigneusement cachées pendant l'expédition, se montrent de nouveau sur l'arbre, rient, font la nique à leurs
galants, les plaisantent, tandis que la tête basse, ceux-ci défilent sous la tonnelle.
Des trilles aigus, de légères vocalises imitant le chant des rossignols, se font entendre. Aussitôt les bergers, croyant à un appel, quittent en courant la charmille.
Ils viennent sur le devant de la schie, cherchent partout, ne trouvent rien, et paraissent fort marris de leur ridicule situation.
D'un geste attristé, ils font signe que c'étaient seulement les oiselets qui siljlaient, comme pour les narguer.
Ils se partagent en deux camps et se disposent à abandonner la partie. Ils vont sortir de scène en des directions différentes, quand violemment éclate, au-dessus de leurs têtes, une stridente bordée de si/Jlets.
Salués ainsi, ils s'arrêtent, se retournent, regardent en l'air pour la première fois et sont joyeusement surpris en apercevant les jeunes femmes huchéessur les branches de l'arbre. Ils se mettent à rire, se les montrent du doigt et se dirigent vers elles, heureux de les avoir enfin trouvées. Comme ils s'approchent du pommier, les villageoises les bombardent de pommes, mais ils subissent vaillamment l'averse, entourent l'arbre et répondent à la grêle de fruits par l'envoi de tendres baisers.
Filles cruelles, disent-ils, descendez, venez danser avec nous, nous vous en prions, nous vous en supplions même. Voyez, nous sommes à vos genoux.
Non, répondent-elles, ce n'est pas à nous de descendre, mais à vous de monter, et, par un geste expressif, traduisent : « Venej: nous dénicher, si vous le pouvez. »
Avec plaisir^ les jeunes gens relèvent le défi, et tout de suite font la courte échelle pour escalader l'arbre d'amour et y rejoindre leurs belles. Mais, sous l'avalanche
de pommes qui tombe plus drue que jamais, ils doivent renoncer bientôt à ce projet trop ambitieux.
Une idée ! fait l'un d'eux, et, prenant la table placée au premier plan, il explique qu'arec son aide, il sera facile de venir à bout de la malice des gentils oiseaux qui gazouillent là-haut.
Sitôt dit, sitôt fait. Ils approchent la table de l'arbre et deux d. entre eux montent dessus. En se haussant sur la pointe des pieds, ils parviennent à saisir les jambes des villageoises.
D'audacieuses mains livrent bientôt aux mollets affolés une frénétique bataille.
Le sexe faible proteste, mais en vain, contre les assauts déplacés de l' impertinent sexe fort.
Les assaillants ne font que redoubler d'ardeur.
A bout de résistance, les bergères demandent à capitîder et avouent leur défaite. Mais, avant de se rendre, elles imposent une condition : les vainqueurs s'éloigneront et tourneront le dos au pommier, de façon à ce qu'elles puissent librement en descendre sans subir aucun regard indiscret. Il ne restera près d'elles que ceux qui les aideront à quitter leur retraite. Encore ceux-là devront-ils jurer de baisser les yeux.
Les jeunes gens prêtent le serment requis et vont se placer à quelques pas de l'arbre. Mais, oubliant bientôt leur promesse, ils risquent un œil, puis les deux, et finissent par faire face à l'arbre et par jouir tout à fait du piquant spectacle.
Isabelle, qui est la première à donner le signal, se laisse glisser avec adresse entre les bras des garçons grimpés sur la table. Le manège scabreux de la descente est très amusant. Serrant leurs jupes contre elles, les
jolies filles dégringolent les unes après les autres. Elles sout quelque peu effaro)icliées, s efforçant de cacher leurs jambes; elles n'y réussissent qu'à moitié, la peur augmentant leur gaucherie.
La grosse Catherine, elle, prend mal ses précautions. Ses jupes ballonnent et s'accrochent à une branche, ce qui met en gaieté toute l'assistance.
Maintenant, hommes et femmes sont sur la scène. Embrassement général. Les groupes se forment et se caressent.