ACTE VI, SCèNE I 40I
[perdu la raison pour avoir été fouettée par les [tricoteuses en place publique?... Si c'est vrai, [vous êtes d'âge à avoir entendu parler de cela, autrefois...
LA BRANCHU, avec le souci visible de se disculper à ses propres yeux.
Consulte, comme je l'ai fait, le médecin en chef. Il te répétera que personne n'a la puissance de donner la folie à personne. Les gens sont fous de naissance, attendant un prétexte à ce que la chose se déclare. Ou bien, de naissance, on ne devient jamais fou, ni folle, quoi qu'il vous arrive, quoi que l'on ait commis!... J'en suis un exemple ! . . . Laissons les tricoteuses à ce qu'elles ont fait, sans y ajouter. Laissons tout cela!... (Imposant sa volonté de changer de conversation.) Qu'est-ce que tu colportais, il y a un instant, dans les cours, au sujet d'une nouvelle bataille ?
BRIGITTE
Oh ! madame Branchu, le bulletin en est au Monileiir!... Nous venons de vaincre les Autrichiens... ou les Russes... ou les Prussiens... ou tous ceux-là ensemble. Je ne me remémore pas au juste avec qui Napoléon est en guerre
402 TIIEROIGNE DE MEIUCOURT
pour le moment. On s'est battu depuis l'aube jusqu'à la nuit noire. On ne se guidait plus, à la fin, que par les jurons et les cris funèbres de chaque pays. Et l'on se tuait sans se voir!
LA BRANCHU
Malheur !
BRIGITTE
C'est un beau succès, vous savez!... Dix mille ennemis, peut-être, ont mordu la poussière.
LA BRANCHU
Malheur ! . . . Malheur ! . . .
BRIGITTE
Comment!... toutes ces victoires de notre Empereur, ça ne vous enthousiasme pas?
LA BRANCHU
Non!
BRIGITTE
Voulez-vous que je vous dise, madame Branchu? Vous gardez, au fond de vous, une préférence pour le temps de votre jeunesse, qui était celui de la République.
ACTB VI, SCÈNE r 403
LA BRANCHU
Ha! la! la!... Je n'ai de préférence pour aucun gouvernement ! . . . Les Suisses de Louis XVI ont tué mon mari. Le comité de Salut public fit arrêter mon frère, qui travaillait à l'imprimerie du « père Duchesne », et mon père, qui n'avait pas dénoncé un émigré dont il avait servi la famille : En moins d'un mois, le même régime de la Terreur, le même! guillotinait le vieux papa comme terroriste un peu tiède, et le jeune homme comme terroriste trop ardent... (Avec un sanglot dans la voix.) Il me restait deux fils qui n'avaient pas encore l'âge qu'on me les tuât sous Louis XVI ou sous Robespierre. (Avec un rictus.) Napoléon s'est chargé d'eux ! Il les a emmenés l'un après l'autre, à des bouts opposés de la terre; et il les a fait tuer dans des pays si lointains, par des gens si éloignés, que leurs affaires n'avaient jamais pu regarder mes fils... ni même l'Empereur! Ainsi, ce que je sais de tous les gouvernements, c'est que les gens n'y comptent qu'autant que des bœufs; et ceux qui mènent les hommes, je les ai toujours vus les mener à l'abattoir!... Le jour où l'on me ferait maintenant crier: « Vive celui-ci! » ou « Vive celui-là! » tonnerre! il ferait chaud!...
404 THEROIGNE DE MERICOURT
BRIGITTE
Gare!,., voici les visites.
(La Branchu et Brigitte s'effacent dans un angle de la cour.)