ACTE VI, SCÈNE IV
THÉROIGNK.
Qu'est-ce qui te prend, ce soir, de faire le dégoûté? Je t'ai entendu approuver la prise de la Bastille, la prise des Tuileries... Laisse un peu que je m'y retrouve... Tu as voté la mort du Roi. Tu as ainsi donné le branle à la machine qui coupe les têtes... Allons! viens! Tu peux figurer à la table des hôtes parmi lesquels je te convie.
SIEYÈS
Pauvre Théroigne ! Vous songez donc toujours à ce tas de gens qui n'existent plus!
THÉROIGNE
Vraiment!... Et toi, est-ce que tu existes?...
[("£//« lui prend les bras, qtt'elle tâte jusqu'à l'extrémité
ides doigts.) Oui ! tes mains ne sont pas froides !
(Elle approche son visage de celui de Sieyès.) Tu
)uffles de la chaleur! Tes yeux brillent!... [Malédiction ! Que fais-tu donc ici ?
SIEYES, pressé de se dégager.
Ma présence vous agite... Dans l'intérêt de irotre santé, il vaut mieux que je m'éloigne...
THÉROIGNE
Non! Reste!... Mets de la lumière dans ma
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tête! Aide-moi à tout me rappeler, à tout comprendre ! à tout savoir ! . . . Quel a été ton rôle ? quelle a été ton œuvre, pendant que les autres mouraient?
SIEYES, après un long temps, avec l'expression
des grandes difficultés franchies.
J'ai vécu.
THÉROIGNE
Alors, la Liberté n'a plus eu de fils que toi pour la garder aussi vivante... Qu'en as-tu fait?
SIEYÈS
Laissez cela!.,. Laissez-moi!...
THÉROIGNE
Tu trembles!... Tu fuis! Tu ne veux pas dire!... Ah! les couleurs de ton visage répondent pour toi ! (Montrant, de l'index, la façade de pierre.) Ceux-Ià, qui sont morts, ne portent pas seulement, sur leur face blême, le deuil de leur propre vie; ils attestent que la liberté s'est enterrée avec eux... Toi, tu es vivant, tu es gras, tu peux montrer le sourire des bouches bien nourries par les abjurations, les complaisances, les bénéfices ! (Elle ne cesse de marcher vers lui, qui recule.)