ACTE IV, SCENE VI
MARIE-JEANXE.
Vous n'allez pas contrecarrer ce qui est promis? Ah! mère, ne détruisez pas les magnifiques espoirs déjà échafaudés par Didier et moi ! ne nous rejetez pas à la dérive !
SABINE
Sois tranquille! Si bas que je puisse être tombée, je ne recourrai pas à un tiers, entre toi et moi, pour qu'il te fasse la leçon, pour qu'il t'enseigne et t'oblige à m'aimer!
MARIE-JEANNE
N'ai-je pas le devoir de faire passer en première ligne mon amour pour mon mari?...
Mais si vos reproches et le poids de votre autorité ne m'embarrassaient pas depuis que nous parlons, j'aurais eu déjà le langage, les élans, que peut inspirer la plus sincère affection.
SABINE
Non! non! tu ne m'aimes pas!... L'on n'aime que ce que l'on préfère, puisque à l'heure d'opter l'on appartient, corps et âme, à l'être préféré, et que, pour celui-là, l'on marche sur le ventre du reste ! Les gens que l'on n'aime pas, ou que l'on aime un peu, ou
que l'on aime bien, ce ne sont que les degrés divers de l'indifférence. Moi, je t'ai préférée à tout... Un homme était là, il y a un instant, par qui j'ai cru jadis que mon cœur avait souffert, par qui je viens de croire à nouveau' que je pouvais souffrir encore. Ce n'était pas cela souffrir! C'est par toi seulement qu'en cette minute je. sens jusqu'à quel fond mes racines peuvent descendre dans la douleur!... Mari-Jeanne, si le désespoir m'emporte et m'aveugle, si, malgré l'évidence, il y a encore dans ta chair un petit coin de sensibilité pour moi, oh ! proteste contre mes paroles, proteste, petite, que tu n'avais pas prévu tant de peine que j'aurais! Déclare vite que tu ne saurais plus t'arracher de mes bras, ni faire régner entre nous cette immensité d'absence !
MARIE-JEANNE
Je vous jure, petite mère, que je voudrais pouvoir me couper en deux. Mais, du moins, mon absence ne sera pas éternelle. Je reviendrai, un jour, vous sauter au cou, avec délices !
SABINE
Oui ! si le chagrin ne m'a point alors portée en terre.