SABINE, MADAME GRIBERT, BÉATRICE
MADAME GRIBERT, désignant Béatrice.
Lui as-tu fait compliment de son nouveau collier de perles?
ACTEIjSCEXEX 1)5
SABINE
Tu es folle ! Qu'est-ce que cela t'a encore coûté ?
MADAME GRIBERT.
Rien ! J'ai donné en échange les bijoux que j'avais.
SABINE, onhrassaiit les deux femmes l'une après l'autre.
Tâche au moins de garder ta peau sur tes os. (A Bcatrice.) Allez VOUS amuser, jolie enfant gâtée, trop gâtée !
MADAME GRIBERT, indiquant le fumoir.
Ne laisse pas mon mari .sl£ierniser chez toi. Il a du travail sur soh bureau.
SABINE
Comment! ce pauvre M. Gribert n'a pas non plus le repos de ses nuits!
MADAME GRIBERT, montrant Béatrice.
Eh bien ! Et la dot! (Madame Gribert et Béatrice s'en vont par la droite.)
Is6 LA COUUSE DU FLAMBEAU
SCEIsLE XI
SABINE, MARAVON, ^;///w/; par la gauche.
SABINE, disigiiant les femmes qui sortent.
Ah! mon cher Maravon, venez me dire que j'ai là une amie absurde.
MARAVON.
Madame Gribert?
SABINE
Avcz-vous remarqué qu'elle a pris les aspects d'une gouvernante. Et d'ailleurs elle en fait le métier. Elle a cessé d'avoir une existence personnelle. Elle ne veut plus rien avoir à elle. Tout appartient à sa fille!... Pendant ce temps, le mari .slciiénue pour subvenir aux toilettes de Béatrice. Et celle-ci, trônant au-dessus de ses père et mère, me fait l'effet d'une idole un peu odieuse.
ACTEI. SCÈNEXI 1)7
MARAVON.
Je ne partage pas votre opinion, chère petite amie. Devant ces êtres si naïvement naturels, je me plais, au contraire, à voir fonctionner les plus simples rouages, de la famille. Ces gens-là se conforment à la loi qui commence par démander à la mère la chair de sa chair, souvent sa beauté, sa santé, au besoin même sa vie, pour en constituer l'enfant. Dès lors, au profit de la génération nouvelle, la nature sléyeitue à dépouiller la génération précédente. Elle demande sans trêve aux ascendants, sous forme de dépenses, labeurs, anxiétés, dotations, sacrifices, tout le reste de leurs forces vives, pour en équiper, armer, parer ceux qui descendent vers la plaine de l'avenir... Voyez moi-même : il s'est agi de créer une situation à mon fils. Didier m'a bien vite persuadé que mon avoir serait mieux placé désormais dans ses mains devenues viriles... Et pour vous démontrer que madame Gribert et sa fille rentrent dans la plus pure tradition classique, si vous le permettez au pédantisme d'un vieil universitaire, je tirerai mon argument de l'antiquité.
SABINE
Xe vous gênez pas!
Vous n'avez, sans doute, jamais entendu parler des « lampadophories » ? Voici ce que c'était : Pour cette solennité, des citoyens s'espaçaient, formant une sorte de chaîne, dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à l'autel, courait le transmettre à un second, qui le transmettait à un troisième, et ainsi, de main en main. Chaque concurrent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver la flamme qu'il allait pourtant remettre aussitôt à un autre. Et alors dessaisi, arrêté, ne voyant plus qu'au loin la fuite de l'étoilement sacré, il l'escortait, du moins, par les yeux, de toute son anxiété impuissante, de tous ses vœux superflus. On a reconnu dans cette Course du Flambeau, l'image même des générations de la vie; ce n'est pas moi, ce sont mes très anciens amis Platon et le bon poète Lucrèce.
SABINE
Je ne conçois pas de la sorte les relations de famille. A mon point de vue, recevoir la vie engage autant que la donner. Il y a quelque chose d'analogue, de simultané, un lien unique qui fait se contre-balancer les obligations.
ACTEI. SCENEXI I59
Puisque la nature n'a pas permis aux enfants de se fabriquer tout seuls, je dis, moi, qu'elle a donc eu l'intention de leur imposer une dette envers ceux qui les mettent au monde.
MARAVON.
Les enfants s'acquittent en faisant, à leur tour, des enfants.
Ils s'acquittent en pratiquant la piété filiale, dont vous semblez oublier tant d'actes héroïques !
MARAVOX.
Peuh!... Enée, à l'incendie de Troie, emportant son père sur les épaulés ? Mais à chaque occasion nos pompiers en font autant pour des gens qu'ils n'ont jamais vus.*. Mademoiselle de Sombreuil, buvant un verre de sang humain pour sauver les jours du marquis? Mais qui ne surmonterait un pareil instant de dégoût pour préserver d'un égorgement... son concierge?... La gravure a popularisé encore le dévouement d'une femme dont le vieux père mourait de faim en prison : elle s'y introduisit et lui donna son sein à t^ter. Quelle est la nourrice qui ne voudrait soulage par une
1 6o I. A C O L' R S i: D U F L A M BEAU
offrande semblable, la captivité de tout un escadron ?
SABINE
Il est toujours facile de plaisanter.
MARAVON.
Citez-moi des traits vraiment sublimes?
SABINE
Je n'ai pas votre érudition.
MARAVON.
Non, voyez-vous, l'humanité se bat les flancs pour se persuader, à elle-même, qu'elle n'est pas mauvaise fille. Or, elle l'est, de naissance, comme, de naissance aussi, elle est bonne mère... Relisez les commandements du mont Sinaï : pas un mot sur les devoirs envers la progéniture ! Pourquoi donc ? Parce que c'était inutile. Parce que toutes les créatures s'étaient mises d'instinct à soigner leurs petits. Mais les devoirs envers les parents, voilà ce qui n'a pas été spus-entendu ; voilà ce qui n'allait pas de soi-même ! « Honore tes père et mère, afin de vivre longuement sur la terre. » Il n'y a pas que l'injonction, il y a, pour allécher, la promesse d'une prime à