ACTE III, SCENE V
à une famille d'Atrides, j'ai entendu bourdonner en moi, sous un effet de vertige, une conversation que nous eûmes jadis ensemble dans ce même salon. Vous prétendiez alors que les principes de la nature imposaient aux parents, bon gré, mal gré, de se dépouiller eux-mêmes, en faveur des enfants. Or, tandis que je vous réentendais, je voyais ma fille haleter en joignant ses mains suppliantes, je voyais maman froncer les sourcils, mordre sa lèvre, et faire non, toujours non... Ha! ha! ha! il y avait loin entre vos théories et l'application !
Je ne défends pas madame Fontenais. Je ne l'attaque pas non plus. Je vous réponds seulement qu'elle est vieille, qu'à son âge de femme chez qui les sources de maternité sont taries, elle est « déshumanisée... » Chez les vieillards, il s'établit, en quelque sorte, un silence progressif des voix de la nature... Ne condamnez pas madame Fontenais, comprenez-la !
Comme cela, votre philosophie est imperturbable ! Vous vous expliquez tout tranquillement, vous, qu'une grand'mère s'en tienne envers sa petite-fille à cette aumône du pain et
du gîte que l'on fait au chemineau, qui vient d'on ne sait où, et qu'on ne reverra plus.
Les vieilles gens, je vous le répète, sont d'ordinaire ainsi faits. Ces têtes sur lesquelles il a neigé, ces forces gelées sont les glaciers avares, les centres d'économie d'où l'argent ne s'échappe qu'en minces filets, comme la répartition de l'eau par les montagnes. Vous ne pouvez pas changer cet ordre fondamental des choses.
SABINE
Alors, pourquoi maintient-on la jouissance de tous leurs droits humains aux êtres qui n'ont plus toute leur part des sentiments humains?... Est-ce qu'en bonne justice l'inhumanité sénile de ma mère ne devrait pas m'autoriser à la faire interdire, à la déposséder, à prendre sa place dans ses biens dont je ferais un salutaire usage? N'est-ce pas monstrueux que l'essor de jeunes existences soit captif de cette volonté qui touche à son terme, et que leur avenir palpitant agonise dans ces vieilles mains déjà presque froides?... Dites que c'est intolérable! Dites que contre cela tout est permis!... Dites! Dites donc!