ACTE II, SCÈNE ÎII
et de poser la question... la question redoutée, si l'on avait le sentiment d'être un coupable, un grand coupable! envers celle que l'on voudrait prier d'être sa femme. (Tressaillement de Régine.) Et si l'on se jugeait indigne de sa propre passion, tant que l'on ne se serait pas montré tel que l'on est, réhabilité dans la mesure du possible par l'aveu de sa faute avant tout autre aveu? Et si la lâcheté à ne pas avouer son amour venait, surtout, de ce qu'on n'osât pas d'abord avouer sa faute?
Ma foi, mon ami, le personnage devient très intéressant. Je voudrais savoir sorti d'embarras cet homme si plein de scrupules, ce si galant homme que vous me dépeignez. Je souhaiterais que, pour arriver enfin au second et au plus cher de ses aveux, vous le soulagiez vite du poids qui oppresse sa conscience, peut-être bien sans raison, car, à moins qu'il n'ait affaire à un monstre d'indifférence et d'ingratitude...
Mais si cet homme était moi ? Et si le sentiment que j'implore en retour pouvait être anéanti du coup, par ma confession première.
JlS LES PAROLES RESTENT
sans que son existence eût seulement eu le temps de m'avoir été révélée? Que me conseilleriez-vous?
Dans ce cas, peut-être vaudrait-il mieux changer l'ordre des confidences et prendre d'abord le soin de vous assurer que vous soyez aimé. (Échappant à Kohan.) Je dis cela... je ne sais pas, cela ne me regarde pas. Nous faisons de la fantaisie, j'y prends part avec amitié. Mais je crains bien, en adoptant tour à tour vos raisons, de ne vous paraître qu'une conseillère sans conviction, pas sérieuse, par trop arrangeante.
NO H AN, se levant.
Non! Dieu du ciel! vous êtes bien, au contraire, telle que je vous rêve, telle qu'il faut que vous soyez. Je ne sais encore quel parti prendre, comment parler! Mais, voyons, n'en avez- vous pas assez entendu? En me prosternant devant vous, en attendant votre absolution comme au pied d'un autel, (lui prenant la main) ne sera-ce pas vous avoir déclaré déjà que vous êtes celle à qui je ne veux pas, je ne peux pas avoir dit, d'abord, qu'elle est tout
mon amour, qu'elle va être toute ma vie ou toute ma mort?
Oh ! mon ami, mon ami, vous me faites du mal.
Je...
RÉGINE, touchant son cœur.
Non, c'était une fliçon de dire, (se parlant à eUe-mhnc.) parce qu'il n'y a pas de mot pour exprimer que ce que l'on éprouve est ainsi meilleur que du bien.
SCEn.E IV
Les Mêmes, LA COMTESSE DE LIGUEIL.
LA COMTESSE, entrant d'un air important.
Régine, mon mari vous prie de descendre lui parler. (A Xoban, froidement.) Je ne vous savais pas ici...
;i8 LES PAROLES RESTENT
En arrivant, on m'a dit que Ligueil ctail dans l'atelier, et je suis monté tout droit.
LA COMTESSE
Voyons, Régine, on vous attend en bas; je vous promets que vous ne regretterez pas de vous être dépêchée.
J'y vais, chère amie. (A Nohan.) Vous n'êtes pas pressé de partir, n'est-ce pas ? (Elle sort.)