ACTE TROISIÈME
Un coin du bois de Boulogne, derrière le champ de courses. Sur un côté du décor, un pavillon de garde. De l'autre côté, une charmille.
LIGUEIL, NOHAN. Au lever du rideau, Nolnin est assis dans un fauteuil, devant le pavillon, pâle, gravement blessé. Auprès de hii, une table avec un verre d'eau et des foies.
Tu ne sens pas de frissons?... Je sais bien qu'il fait chaud ici, et meilleur air que dans la chambre du garde. Mais ce n'est peut-être pas
ACTEUI, SCÈNEI 335
très raisonnable, tout de même, d'avoir voulu être installé ici, dehors.
J'ai soif... Qu'est-ce que Ton me permet de boire?
LIGUEIL, avec empressement.
Ce que tu voudras...
Ail!... Déjà?... Je me berçais de la pensée qu'on ferait durer un peu plus le temps de me ménager.
LIGUEIL, confus.
Tu veux rire!... Il faut bien que tu commences par désigner ce que tu veux... Et puis, là-dessus, on examine si c'est bon pour ton état, si ça ne va pas retarder ta guérison..,
NO H AN
Je voudrais de l'eau sucrée.
LIGUEIL, ajjcclant d'clrc pcrpJexe.
Heu! Heu! Enfin, ça ne peut pas être bien imprudent.
NOHAN
Je ne demande cependant qu'à vivre huit jours encore, (résolument) rien que huit jours.
LIGUE IL, préparant le verre d'eau sucrée. En dis-tu, des inepties! (D'un ion malgré lui faux.) Mais, dans huit jours, je, t'emmène au Grand Prix, (indiquant nue direction du décor.) Tu vois bien, dans cette tribune, là-bas... Nous n'aurons que deux pas à franchir. (Sur un gesie d'impatience de Nohan.) Oh ! ne te fâche pas ! Mais, vraiment, je ne peux avoir la complaisance de dire comme toi, ni de chercher à te faire du bien en te répondant des choses désespérées... qui ne font que du mal.
NOHAN
Le procureur de la République a bien assuré, n'est-ce pas, que, vu l'urgence, il accorderait une dispense de la seconde publication?
LIGUEIL.
J'ai un rendez-vous avec lui, cet après-midi, pour en remporter sa signature.
NOHAN
Mais le délai de la publication légale unique exigerait encore une semaine ! (Signe affirmatifde
ACTEIII, SCÉNEI 557
Ligiieil.) Que c'est long ces formalités!... Il y a pourtant des moments où l'on ne peut guère attendre!... As-tu bien exprimé à M"e de Vesles, dans ta lettre d'hier, que je m'étais battu par... fatalité, et non point par dépit stupide, ni par jalousie ridicule, ni surtout par sa faute ?
LIGUEIL.
Oui, oui, sois tranquille.
Lui as-tu bien fait comprendre avec quelle émotion, avec quelle angoisse, j'implorais d'elle la faveur d'un entretien? As-tu été très touchant?... Tu aurais dû garder un brouillon de ta lettre ! Mais ne pourrais-tu te rappeller ce que tu lui as écrit? Tâche de me répéter tout, exactement.
LIGUEIL, évasivement.
A quoi bon ? (Nohan a une quinte de toux.) Tiens! tu vois! Ces questions... sur ce sujet énervant... Tu te surmènes inutilement.
Ne me contrarie pas. C'est cela qui me ferait le plus de mal.
LIGUEIL, sr résignant.
Eh bien, ça commençait à peu près comme ça : « Ma chère Régine, le marquis de Nohan s'est battu en duel, il y a quarante-huit heures. , . L'issue de la rencontre a été très... (se reprenant) n'a pas été très bonne pour mon ami. Il a reçu, à la base de la gorge, un coup d'épée qui est... (mesurant ses expressions) qui, sans être... qui n'est pas tout à fait aussi excellent... » Enfin, c'était mieux rédigé, tu saisis le sens ?
Le tout, c'est que tu l'aies bien convaincue d'avoir à se dépêcher.
LIGUEIL, pesant les mots.
J'ajoutais que, malgré ton état, — qui d'ailleurs n'est pas déjà si mauvais, — tu avais le courage... c'est-à-dire la manie insupportable... de te considérer comme perdu et, pourtant, de ne t'inquiéter que d'avoir le temps, vis-à-vis d'elle... Bref! je l'avertissais que tu avais une communication immédiate à lui faire.
NOHAN
Est-ce qu'elle n'aurait pas eu le temps de répondre dcjà?