SCENE I
Une prison.
Entre CLAIRON.
CLAIRON
On m'a renfermé, pour ce que je sais, dans une tour enchantée. Que me fera-t-on pour ce que j'ignore, si pour ce que je sais l'on me tue?... Se peut-il qu'un homme plein de vie, et qui mangerait si volontiers, en soit réduit à mourir de faim !... C'est au point que j'ai pitié de moi... Chacun dira : « je le crois bien, » et en effet cela est facile a croire ; car pour moi ce silence est en désaccord avec mon nom — de Clairon, et je ne puis me taire... Ma seule compagnie en ce lieu, — je frémis de le dire, — ce sont les araignées et les rats * ne voilà t,— il pas de jolis moineaux!... Par suite de mes rêves de cette nuit, j'ai ma pauvre tête pleine de visions fantastiques, de trompettes, de ruses, de processions, de croix, de flagellans ; et de ceux-ci les uns montent, les autres descendent, et plusieurs se trouvent mal en voyant leurs compagnons couverts de sang... Pour moi» à vrai dire, si je me trouve mal, c'est de ne pas manger; et de plus, il est assez dur de se voir en une prison où l'on n'a, le jour, pour tout régal que le philosophe Nicornède, et, la nuit, que le concile de iS'icée .. Si le silence est saint, j'aurai du moins poui moi dans le nouveau calendrier, saint S< cret, puisque je jeune à son intention ; et, cependant, il faut avouer que j'ai bien mérité mon châtiment, puisque j'ai gardé le silence étant valet, ce qui est un horrible sacrilège.
Bruit de tambours et de clairons, et cris au dehors.
un soldat, du dehors.
Voici la tour où il est enfermé. Enfoncez la porte et entrez.
CLAIRON
Vive Dieu! c'est moi que l'on cherche, car on dit que je iuiâ eo~ fermé ici. Qu'est-ce donc qu'on me veut?
un soldat, au dehors»
Entrez! entrez I
Entrent un grand nombre de soldats»
UN AUTRE 5PLBAT.
11 est ici.
CLAiftCW.
il n'y est pas.
JOURNÉE ÏII, SCENE i. 357
TOUS
Seigneur?
CLAIRON
Ils sont ivres, je crois.
PREMIER SOLDAT
Vous êtes notre prince. Nous ne vouions pas de prince étranger; nous ne >oulons obéir qu'à notre seigneur légitime. Permettez-nous de baiser vos pieds.
TOUS
Vive notre grand prince!
clairon.
Vive Dieu! c'est pour de bon... Ne serait-ce pas la coutume en ce pays de prendre chaque jour un homme, de l'élire prince, et puis de l'emprisonner?... 11 faut bien que cela soit, car je ne vois pas autre chose. Eh bien ! je vais jouer mon rôle.
TOUS
Donnez-nous vos pieds.
CLAIRON
Cela m'est impossible; car j'en ai besoin pour mon usage personnel, et il ne serait pas convenable de voir un prince sans pieds.
DEUXIÈME SOLDAT
Tous nous l'avons dit à votre père lui-même : nous ne reconnaissons que vous seul pour notre prince, et nous ne voulons pas de celui de Moscovie.
CLAIRON
Vous avez donc manqué de respect à mon père? Je vous reconnais là.
PREMIER SOLDAT
C'a été loyauté de notre part.
CLAIRON
Oui, vous êtes de braves gens, et je vous pardonne.
DEUXIÈME SOLDAT
Venez rétablir votre pouvoir. Vive Sigismond!
TOUS
Vive ! vive Sigismond !
clairon, à part.
Ils m'appellent Sigismond ? Ce n'est pas mauvais. Ou appelle ainsi tous les princes de contrebande l.
Entre SIGISMOND.
SIGISMOND
Qui donc a prononcé le nom de Sigismond?
clairon , à part. Seulement il est triste d'être un prince affamé !
' Comme les dramatistes espagnols (•>.' donné souvent à Jours princes ce nom de Sigismond , Clairon (le (jracioso) veut ûiV<s, ,,e crois, qu'on appelle Sigismond toug les princes de comédie.
PREMIER SOLDAT
Qui est Sigismond?
SIGISMOND
C'est moi.
DEUXIEME SOLDAT, à Clairon.
Comment donc, misérable imposteur, te faisais-tu passer Dour Sigismond ?
CLAIRON
Je le nie ! Ce n'est pas moi qui me suis dit Sigismond , c'est vous qui m'avez ensigismondé l ; et par conséquent la faute en est à vous, non à moi.
PREMIER SOLDAT
Noble prince Sigismond, la bannière que vous voyez est la vôtre, et nous venons vous acclamer comme notre seigneur légitime2. Votre père le grand roi Basilio, craignant que le ciel n'accomplisse une prédiction qui le menace de se voir vaincu et humilié par vous, prétend vous ôter le droit de lui succéder et le transmettre au prince Astolfe, duc de Moscovie. 11 a dans ce but assemblé ses états. Mais le peuple, qui sait fort bien qu'il aun roi légitime, ne veut pas qu'un étranger le gouverne; et c'est pourquoi, dédaignant noblement un horoscope funeste, il est venu vous chercher dans cette prison, vous délivrer, et vous offrir son aide pour que vous repreniez à un tyran votre couronne et votre sceptre. Venez donc : une armée nombreuse de bannis et de plébéiens assemblée dans ce désert vous attend et vous appelle. N'entendez-vous pas leurs cris et leurs acclamations? soldats, du dehors.
Vive, vive Sigismond!
SIGISMOND
Qu'est-ce donc, grand Dieu!... Vous voulez qu'une fois encore je rêve des grandeurs qui s'évanouiront le lendemain! Vous voulez qu'une fois encore mes yeux aperçoivent je ne sais quelle vaine apparence de majesté et de pompe qui va disparaître au moindre souffle! Vous voulez qu'une fois encore je m'expose à un pareil désenchantement, et que je coure ces dangers inséparables du pouvoir! non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas... Regardez-moi désormais comme un homme soumis à sa fortune; et puisque je sais maintenant que la vie n'est qu'un rêve, disparaissez, vains fantômes, qui, pour m'abuser, avez pris une voix et un corps, et qui n'avez en réalité ni corps ni voix ! Je ne veux point d'une majesté fantastique, je ne veux point d'une pompe menteuse, je ne veux point de ces illusions qui tombent au premier souftle, — semblables à la fleur
1 Nous avons été obligé de forger ce mot pour reproduire i"espa*nol : Vosotros fuisteis los que Me Sigismitnelasteis.
9 Te adamamos señor nuestro
JOURNÉE IÍÍ, SCÈNE L 359
délicate de l'amandier, que le plus léger souffle emporte au loin, et qui laisse alors tristement dépouillées ces branches dont ses coufeuis charmantes faisaient le gracieux ornement. — Je vous connais à pré.' -nt, je vous connais, et je sais que vous abusez de même tout homme qui vient à s'endormir. Vos mensonges ne peuvent, plus m'égarer, et je me tiens sur mes gardes, — sachant bien que la vie n'est qu'rn songe.
DEUXIÈME SOLDAT
Si vous croyez que nous voulons vous tromper, tournez les yeux vers ces hautes montagnes, et voyez-les couvertes d'un peuple qui vous attend, prêt à vous obéir.
SIGISMOND
Déjà, l'autre fois, j'ai vu cela aussi distinctement que je le vois à cette heure, et cependant ce n'était qu'un songe.
DEUXIÈME SOLDAT
Toujours, noble seigneur, les grands événemens sont annoncés- à l'avance, et c'est pour cela sans doute que vous avez rêvé ce que vous voyez en ce moment.
SIGISMOND
Vous avez raison; c'était sans doute l'annonce de ce qui devait être ; et d'ailleurs, puisque la.vie est si courte, ô mon âme, livronsnous à un nouveau rêve. Mais que ce soit avec prudence, avec sagesse, et de manière à n'en sortir qu'au moment favorable. Le désenchantement sera moindre, dès que nous y serons préparés : car on se rit des inconvéniens qu'on a prévus. C'est pourquoi, bien persuadés que même le pouvoir le plus réel n'est qu'un pouvoir emprunté, et doit revenir tôt ou tard à celui à qui il appartient, jetons-nous hardiment dans cette entreprise. —Mes vassaux, je vous suis reconnaissant de votre fidélité, et vous aurez en moi un homme dont la prudence et le courage vous délivreront du joug étranger. Que l'on sonne l'alarme et marchons! je veux vous montrerai plus tôt ma valeur. Dès ce moment, je me soulève contre mon père, et je prétends que mon horoscope s'accomplisse en le mettant h mes pieds. {A part.) Mais quoi! si je m'éveille auparavant, pour quoi parler d'une chose qui ne sera ¿Joint réalisée?
TOUS
Vive, vive Sigismond !
Entre CLOTALDO.
CLOTALDO.
lVoù vient tout ce bruit?
SIGISMOND
Otaldo !
CLOTALDO.
gneur! (A part.) Je redoute sa coîèïe.
3ô0 LA VIE EST UN SONGE.
clairon, à part.
Je parie qu'il va le jeter du haut en bas de la montagne.
Il sort.