‹ ThéâtreChapitre 109 sur 112 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

La cour du palais.

Entrent LE ROI BASILIO et ASTOLFE.

LE ROI

Peut-on, Astolfe, arrêter un cheval emporté? Peut-on retenir un

fleuve qui coule avec rapidité vers la mer? Peut-on maintenir un

rocher qui va rouler du haut d'une montagne?... Eh bien! tout cela

seraU plus facile que d'apaiser le vulgaire une fois sorti de la mo-

dération et du devoir. Rien ne le prouve mieux que ce peuple paitagéen deux partis contraires, et qui fait retentir les échos des montagnes des noms répétés d'Astolfe et de Sigismond. Ces lieux affreux, rendus plus affreux encore par la présence de ce peuple en fureur, seront le théâtre de quelque sanglante tragédie dont nous menace la fortune.

ASTOLFE

Seigneur, que toute fête soit remise à un autre jour ; renvoyons à un moment plus favorable le bonheur que vous m'aviez promis. Si la Pologne, que j'espère plus tard gouverner, se refuse à mon autorité, c'est sans doute afin que je commence par mériter cet honneur. Donnez-moi un cheval, et je descends parmi les insurgée. aussi prompt que l'éclair qui précède le tonnerre.

Il sert.

LE ROÍ.

Il n'y a aucun moyen d'empêcher ce que veulent les destins , ci ce qu'ils ont annoncé doit s'accomplir. Il est impossible d'éviter ce qui doit être, et vouloir s'opposer à son malheur ne sert qu'a le hâter. Quelle affreuse loi ! quel sort funeste! quelle déplorable disgrâce que de tomber dans le üéril en voulant le fuir! Et moi , hélas ! avec mes précautions, je me suis perdu et j'ai causé la ruine de mon pays !

Entre ESTRELLA.

ESTRELLA

Si par votre présence, noble seigneur, vous n'essayez d'arrêter le tumulte que causent dans la ville les deux partis qui la divisent, vous verrez bientôt tout votre royaume à feu et à sang. Déjà les maux qu'ils ont causés sont immenses, et l'on ne voit et n'entend partout que lamentables malheurs et tragédies horribles. Encore quelque temps, et tous les plus beaux monumens de ce royaume dé solé ne pourront plus servir à un peuple détruit, que de tombeaux.

Entre CLOT ALDO.

CLOTALDO.

Grâce à Pieu! j'arrive vivant à vos pieds.

LE roi.

C'est vous, Clotaldo! Qu'est devenu Sigismond?

CLOTALDO.

Un peuple déchaîné et furieux a pénétré dans la tour et en a fari sortir le prince, qui, se voyant libre, a annoncé fièrement que la prédiction des astres allait s'accomplir.

LE ROI

Qu'on me donne un cheval! Je veux en personne réduire un fils ingrat; je veux, en personne, défendre mon trône, et mon épi-e va réparer l'erreur de ma science.

Il tort

ESTRELLA

Eh bien! moi aussi, je marche au combat à vos côtés; je prétends illustrer mon nom dans ies batailles et rivaliser avec la déesse Pallas.

Elle sort, el l'on sonne l'alarme.

Clotaldo va pour sortir, mais entre ROSAURA , qui le retient. ROSAURA.

Bien que votre valeur murmure de ce retardement, écoutez-moi. — Vous savez queje suis venue pauvre et abandonnée en Pologne, et que j'ai trouvé auprès de vous protection et pitié. Vous m'avez commandé de vivre dans le palais sous ces vêtemens, qui ne sont pas les miens, de ne pas laisser voir ma jalousie, et de me cacher du prince Astolfe. 11 m'a vue, à la fin, et cependant, épris de la princesse, il doit, cette nuit, lui parler dans le jardin. Je m'en suis procuré la clef, vous pourrez y pénétrer; et si votre courage vous le permet, il vous sera facile de venger mon honneur par la mort du perfide.

CLOTALDO.

il n'est que trop vrai, Rosaura ; dès que je vous ai vue, je ne sais quel instinct m'a porté à faire pour vous tout ce qui était en mon pouvoir. Mon premier soin a été de vous engager à changer d'habits, afin qu'il fût moins facile au prince Astolfe de vous reconnaître. En même temps, je pensais aux moyens de rétablir votre honneur; et cet honneur m'est si cher, que je ne craignais pas de penser à la mort du prince. Mais voyez le jeu du sort! Tandis que je méditais sa mort, Sigismond a voulu me tuer moi-même; sur quoi le prince est accouru, et sans s'occuper de son propre péril, il a pris ma défense avec une rare générosité. Dites-moi donc, comment pourrais-je a présent donner la mort à qui je dois la vie? Comment me conduire, partagé entre vous deux? Lequel des deux dois-je seconder? A l'un j'ai donné la vie ; je l'ai reçue de l'autre. Si je suis engagé par ce que j'ai donné, je ne le suis pas moins par ce que j'ai reçu. Et c'est pourquoi, en de tel. es circonstances, mon affection ne sait à quel parti s'arrêter, et je me sens neutralisé par deux forces contraires.

ROSAURA.

Pour un homme tel que vous, je n'ai pas besoin de vous le dire, autant ii est noble de donner, autant il est indigne de recevoir. Ce principe posé, c'est à moi que vous devez de la reconnaissance, et , non au prince Astolfe; car à moi vous avez donné , et de lui vous avez reçu; et tandis que moi, je vous ai fourni l'occasion de vous conduire noblement, lui, il est cause que vous avez commis un acte indigne de vous. Donc, puisque vous m'avez donné à moi ce que vous avez reçu de lui, vous avez à vous plaindre de lui et vous êtes mon obligé, et c'est pourquoi, dans cette situation, vous me devez votre reconnaissance et vous devez défendre mon honneur.

JOURNÉE Iíl, SCÈNE IÍ. 363

CLOTALDO.

I! est îiop-o de donner, mais la reconnaissance est le devoir de celui qui reçoit. Or, si, en donnant, je me suis montré généreux, je dois me montrer reconnaissant de ce que j'ai reçu. Laissez-moi donc mériter tout à la fois la réputation d'homme généreux et celle d'homme reconnaissant.

Page 1