‹ ThéâtreChapitre 15 sur 112 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Une rue d'Ocaua, la nuit.

Entrent LISARDO et DON FÉLIX.

DON FÉLIX

En vérité, votre aventure m'a fort réjoui, Je n'en connais pas de plus curieuse.

LISARDO.

Voilà l'essentiel, don Félix. J'ai passé sous silence mille petits détails, de peur de vous ennuyer. — Et maintenant, adieu. On m'attend; c'est l'heure.

DON FÉLIX

Un moment, s'il vous plaît. Vous me dites que vous allez voir une dame dans la maison de laquelle vous avez été déjà en péril, et vous me dites de vous laisser! ce sont deux choses qui ne vont pas ensemble, mon cher. Je ne suis nas de ces amis qui se contentent du

<i« MAISON A DEUX PORTES,

rôle commode de confident. Ce n'est pas par des paroles, selon moi, c est par des actes que l'amitié se prouve... Allez à vos amours, à la bonne heure; mais souffrez que moi, pendant ce temps, je me tienne en sentinelle dans la rue jusqu'au jour.

LIS ARDO.

Ce serait mal à moi, don Félix, de me refuser à ce témoignage d'amitié.

Entre CALABAZAS; il fait les mines d'un homme qui cherchée voir sans

être vu.

calabazas, à part.

Si je pouvais voir ce qu'ils disent comme je vois où ils vont, je verrais en même temps et où ils vont et ce qu'ils disent. — Appiochons.

LISARDO.

N'avez-vous rien entendu ?

DON FÉLIX

C'est un homme, si je ne me trompe, qui s'en vient derrière nous,

LISARDO.

Dégainons. — Qui va là?

DON FÉLIX

Qui va là?

CALABAZAS.

Personne à présent; car je ne vais pas, puisque je m'arrêta.

DON FÉLIX

Qui êtes-vous?

CALABAZAS.

Un homme de bien.

En ce cas, passez.

CALABAZAS.

Et si je ne veux point passer, moi?

DON FÉLIX

Alors, flamberge au vent !

LISARDO.

Tuons-le.

CALABAZAS.

Non, monseigneur, ne me tuez pas, au nom du ciel 1 Je suis Calabazas.

DON FÉLIX

Qui es-tu?

CALABAZAS.

Calabazas.

LISARDO.

Qu'est-ce que cela signifie?

CALABAZAS.

Je voulais voir seulement où vous alliez. Comme vous n'avez pas voulu me le dire...

DON FÉLIX

Rouons-le de coups. {Ils le battent.) Vive Dieu!

Aie! aïe!

LISARDO.

Insolent!

CALABAZAS.

De grâce!...

DON FÉLIX

Impertinent!

CALABAZAS.

Assez, assez, messeigneurs l

LISARDO.

Laissons-le, de peur de faire du bruit. {A Calabazas.) Tu me paye ras cela plus tard ; nous réglerons notre compte. {A don Félix.) La maison en question n'est pas loin.

DON FÉLI1

Quoi! Lisardo, la dame que vous venez voir demeure près d'ici?

LISARDO.

Oui, mon cher.

DON FÉLIX

Et elle est belle, dites-vous?

LiSARDO. ♦

Fort belle.

Elle a son père avec elle?

LISARDO.

Oui.

DON FÉLIX

C'est là qu'on vous a renfermé dans une chambre?

LISARDO.

Oui.

DON FÉLIX

C'est avec elle que vous étiez lorsqu'est entrée la femme qui ne cherchait?

LISARDO.

Oui.

DON FÉLIX

Où est donc sa maison ?

LISARDO.

Tenez, la voilà.

DON FÉLIX

Celle-là, dites-vous?

LISARDO.

Celle-là même.

DON FÉLIX

Prenez garde! comme la nuit est très-obscure, plus obscure qu'à l ordinaire, puisqu'il n'y a pas de lune... il peut se faire que vous vous trompiez.

LISARDO.

Je ne me trompe nullement. Voici la fenêtre à laquelle je dois trapper, et l'on m'ouvrira cette porte.

calabazas, à part.

Bon! je sais la maison.

don feux , à part.

La fenêtre! la porte!... Hélas! que le ciel me protège!... C'est la maison de Laura, cette maison deux fois perfide.

LISARDO.

Retirez-vous un peu, queje fasse le signal.

Ji fait le signal.

DON FÉLIX

Vous me disiez, je crois, tout à l'heure, si j'ai bien entendu, que a dame qui vous attend est la même qui était cachée ce matin dan* le cabinet?

LISARDO.

C'est juste.

DON FÉLIX

Et que l'autre qui est venue...

• LISARDO.

Silence ! on ouvre la fenêtre.

CELIA paraît à !a fenêtre.

CELIA

Tst! tst!

On m'appelle.

celia, à voix basse. t

Est-ce vous, Lisardo?

LISARDO.

Oui, c'est moi.

don félix, à part.

C'est la voix de Celia.

CELIA

Un moment !... Je vais ouvrir.

Celia se retire LISARDO.

C'est la suivante qui vient de me parler; eîïe me disait qu'elle Venait m'ouvrir.

DON FÉLIX

A?ant qu'elle vous ouvre, un mot.

Tst! tst!

Adieu.

Cette dame de ce matin

Adieu.

celia, ouvrant la porte.

LISARDO.

LES ARDO.

DON FÉLIX

Dites-moi auparavant. Cette dame...

CELIA

Entrez donc vite.

LISARDO, à don Félix.

Nous causerons plus tard.

l\ son. - Au moment ou Lisanlo entre dans la maison, don Félix se précipite pour le suivre; Celia referme la porte promptement. DON FÉLIX.

Et pour m'achever, Celia m'a donné sur le visage avec la porte! calabazas, à part.

Quoiqu'une porte soit de bois, on n'est pas déshonoré pour on recevoir un coup sur le visage, pourvu qu'eue ait une serrure. Le ter sauve l'honneur.

a 11 'y, mN FálIX- '

Quelle suite d aventures étranges!... et quelle incertitude cruelle que la mienne!... - 11 vient chercher dans la maison de Laura la dame qui est sortie ce matin de ma chambre lorsque Laura y est entrée... Ce n'est donc pas elle!... - Mais alors quelle est-elle?... - O «nsensé! pourquoi ai-je dit a Marcela de ne venir ici que demain? elle m'aurait instruit de tout. - Mais tandis que je suis là a rever, mon infamie s'accomplit. - Il serait pourtant facile de savoir la vérité... C'est Laura, ou ce n'est pas Laura. Si ce n'est pas el e, qu ai-je a perdre à sortir de cette anxiété mortelle? et si c'est eile, qu ai-je a perdre encore, puisqu'en la perdant je perds le bonheur et la vie?... Jetons a bas cette porte! - Mais non ; j'ai donné ma parole a Lisardo ; je lui ai promis de veiller sur lui, et je pourrais... - Eh! qu'importe l'amitié, la loyauté, l'honneur!... Quand la jalousie commande, il n'y a plus rien au cœur d'un homme; il n y a plus ni amitié, ni loyauté, ni honneur!...

« frappe à grands coups contre la porte comme pour la renverser. En même temps on entend dans le lointain frapper contre une autre porte.

CALABAZAS.

Que faites-vous là, seigneur?

DON FÉLIX

II faut que je la tue.

CALABAZAS.

Modérez-vous, si c'est possible.

DON FÉLIX

Que signifient donc ces coups là-bas?

CALABAZAS.

11 n'y a pas là de quoi vous étonner. C'est sans doute un autre cavalier qui est devant une autre porte qui lui a inspiré une autre rage, et il la frappe comme vous frappez celie-ci. fabio, dans Véloigncment, Ouvre ici, Celia! ouvrez ici, Laura!

celia, de la maison.

C'est mon maître, ô ciel!

DON FÉLIX

C'est le seigneur Fabio.

fabio, de la maison.

Quoi! j'arrive ici pour être témoin de mon déshonneur l

On entend un cliquetis (Tapées.

CALABAZAS.

Vive Dieu! on en est déjà venu aux épées par là-bas.

Maudite soit la porte !

Il s'éloigne.

Entrent LISARDO et MARCELA.

LISARDO.

Ne craignez rien, madame. Quoique l'on frappe à cette porte, celui qui frappe est un homme sûr.

MARCELA.

Conduisez-moi, Lisardo, je vous suis. Une fois chez vous, je serai tranquille.

lisardo.

Venez, madame, et ne vous cachez pas d'un homme qui m'accompagne. C'est un de mes amis.

márcela, bas, à Lisardo.

Serait-ce don Félix?

lisardo.

Oui.

márcela, de même.

Mais songez que don Félix...

I LISARDO.

Eh! madame, ce n'est pas le moment de prendre tant de précautions. Je vous réponds de lui. — Don Félix?

DON FELIX

Qui va là?

LISARDO.

Moi, Lisardo.

DON FÉLIX

Que se passe-t-il donc?

LISARDO.

Tandis que je causais avec cette dame, son père est arrivé du dehors. Il a frappé. Voyant qu'on tardait à lui ouvrir, il a jeté la porte à bas. Entré dans la chambre, il a tiré l'épée. Le flambeau s'étant éteint, j'ai pu délivrer ma dame. Comme vous connaissez mieux que moi les ruesd'Ocaña, veuillez l'emmener, je vous prie. J'empêcherai, cependant, que personnelle vous suive. A cet eíTet Calabazas restera avec moi.

calabazas, à part.

Je resterai s'il n'y a pas de danger.

DON FÉLIX

11 vaudrait mieux peut-être qu'il l'accompagnât et que nous demeurassions nous deux.

LISARDO-

Ce serait la laisser aller seule. Le premier devoir, en pareille cir constance, est de sauver la dame. Ainsi, don Félix, chargez-vous d'elle et la mettez en sûreté.

DON FÉLIX

Vous avez raison. (A Marcela») Prenez mon bras, madame. {A part.) Enfin, Laura, te voilà en mon pouvoir !

márcela, à part.

Hélas! je me meurs, Mon cœur palpite.

Que je tremble!

don félix, à part.

márcela, à part.

Venez, madame; bien que vous ne le méritiez pas, je vous SâR verai ; car je suis celui que je suis.

márcela, à part.

Y eut-il jamais une femme aussi infortunée?

don Félix, à part.

Y eut-il jamais un homme plus malheureux?

Don Félix et Marcela sortent.

LISARDO.

Ne t'eloigne pas, Calabazas.

..ntre FABIO. tenant d'une main un flambeau et de l'autre une épée. LELIO et plusieurs autres vaiets le suivent l'épée nue.

FABIO

Oui, les forces me manquent, mais non les forces de i'honneur. J'en ai assez pour la vengeance.

LISARDO.

Arrêtez! nn. ne passe pas par ici.

FABIO

Mon épée s'ouvrira un passage à travers votre cœur.

Ils se baUent iovî?. 0.

CALABAZAS.

Ah! malheureux Calabazas, qui t'inspira la fantaisie d'espionner?

li sardo, à part.

Maintenant que don Félix est éloigné, je puis quitter la partie* Le courage et l'honneur le permettent. — On me reconnaîtrait.

Il sort.

FABIO

Attends, lache, attends-moi'

CALABAZAS.

Qui eût jamais dit que mon maître dût m'abandonner en pareille occasion?

lelîo, rencontrant Calabazas.

En voici un qui est resté !

FABIO

Qu'attends-tu, Lclio? Tue-le!

CALABAZAS.

Au nom de Dieu, arrêtez î

FABIO

Qui êtes-vous?

CALABAZAS.

Je suis seulement, si ma crainte ne m'abuse, un curieux mal avisé *.

FABIO

Donnez-nous votre épée.

CALABAZAS.

La voici, mon épée, seigneur ; et si ce n'est pas assez, voici encore ma dague; et si ce n'est pas assez, je vous donnerai encore mon manteau, et mon chapeau, et mon pourpoint, et mes culottes.

FABIO

Ne seriez-vous pas le valet de celui qui a outragé ma maison?

Oui, seigneur; mon maître est un outrage-maison insupportable2.

FABIO

Qui est-il? et comment se nomme-t-il?

CALABAZAS.

Il se nomme Lisardo; il est militaire et ami de don Félix.

FABIO

Pour ne pas commencer mes vengeances par la moindre, je te laisse la vie.

CALABAZAS.

Merci, monseigneur.

Il sort.

1 Nous serions fort trompe si, dans ce passage, Calderón ne faisait pas allusion à nne nouvelle que Cervantes a insérée dans le Don Quichotte, el qui a pour titre le Curieux malavisé (el Curioso impertinente).

2 Non» avons traduit mot à mot:

Es un agravia casas Que no se puede sufrii

FABIO

Maintenant, avec ces instructions, allons trouver don Félix... Malédiction sur la maison à deux portes, puisqu'elle garde si mal l'honneur!... (Aux valets.) Suivez-moi I

Ils sortent.

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