‹ ThéâtreChapitre 24 sur 112 · COQ LIN · texte numérisé non relu

COQ LIN

Et lequel?

LE ROI

Vous faites profession de faire rire, n est-il pas vrai?

COQUIN

Cela est vrai; tant que je peux.

Lu KOI.

Eh bien' chaque fois que vous me ferez rire, je vous donnerai cent

fO LE MEDECIN DE SON HONNEUR.

écus; mais si d'ici à un mois vous ne m'avez pas fait rire, on vous

arrachera les dents.

coquin.

A moi, sire?

LE ROI

A vous-même.

COQUIN

Diable! c'est un contrat illicite et frauduleux que vous me proposez, et dans lequel, si je l'accepte, je risque évidemment d'être

lésé.

LE ROI

Comment donc?

COQUIN

Cela est clair. D'une part, quand un homme rit, on dit de lui qu'il montre ses dents, — et moi je rirai sans montrer les miennes. Puis, d'autre part, on rapporte que vous êtes si sévère que vous montrez les dents à tout le monde, et à moi seul vous voulez qu'on les arrache; mais n'importe. Je consens, c'est convenu. J'en passe par où vous voulez, afin que vous me laissiez passer mon chemin. Ainsi, a moi vos écus, si je gagne, et si je perds, à vous mes dents. D'ailleurs, j'ai un mois, et d'ici là je trouverai bien quelque chose qui vous aille; car je ne veux pas que la vieillesse arrive en poste dans ma bouche. Mais aujourd'hui, je vois qu'il n'y a pas a mordre sur vous , et je prends congé de votre altesse pour aller réfléchir a ma gaieté. Adieu, sire, au revoir.

Il sort.

Entrent L1NFA1NT, DON GUTIERRE, DON DÍEGUE et DON ARIAS.

l'infant.

Que votre majesté me donne la main.

le roi.

Soyez le bien venu, Henri. Comment vous trouvez-vous?

l'infant. % Très-bien, sire; j'ai eu plus de peur que de mal.

BON GUTIERRE.

Sire, s'il m'était permis, à moi chétif et humble, de prétendre à une faveur si haute, je demanderais à votre majesté de baiser votre main royale. Il y avait bien iong-temps aue l'Andalousie n'avait ■ 'lé honorée de votre présence glorieuse.

LE ROI

Trêve de complimens, don Gutierre Alfonso!

DON GUTIERRE.

D'où vient le ton sévère de votre majesté?

LE ROI

J ai entendu parler de vous.

DON GUTIERRE.

Par mes ennemis, sans doute?

journé;; i, scène m. cu

LE ROI

Connaissez-vous, dites-moi, doña Leonor, une dame principale de Séville?

Oui, sire; c'est une dame renommée pour sa beauté, et de l'une des meilleures maisons de ce pays

LE roi.

N'êtes-vous pas son obligé? N'ave/.-vous pas à vous reprocher à son égard quelque déloyale ingratitude?

DON GUTIERRE.

Sire, je vous répondrai avec sincérité; car l'homme de bien ne ment jamais, et surtout devant un roi. J'ai rendu des soins à cette dame autrefois, et je l'aurais épousée si, avec le temps, une résolution différente ne me fût venue. Je l'ai visitée dans sa maison publiquement; quand j'ai vu que mes hommages n'étaient pas bien accueillis, j'ai changé de sentiment. Alors, libre de cet amour, j'ai épousé a Séville doña Mencia de Acuña, dame d'une naissance illustre, avec laquelle j'habite une maison de plaisance hors de Séville. Doña Leonor mal conseillée, car le dépit ne conseille jamais bien les femmes, a essayé de s'opposer à mon mariage; mais les juges les plus rigoureux n'ont rien trouvé contre moi. - Elle prétend aujourd'hui qu'il y a eu de la faveur, entume si la laveur eût pu manquer à une femme jeune et belle. C'est sans doute sous ce prétexte qu'elle espère votre appui. Pour moi, site, je me prosterne à vos pieds en implorant votre justice, et si vous me jugez coupable, je vous remets mon épée et ma tête.

LE ROI

Quel si grand motif avez-vous eu pour délaisser ainsi cette dameî

DON GUTIERRE.

Ce n'est pas chose nouvelle que de voir un homme léger, volage, inconstant; cela se voit tous les jours.

LE ROI

Oui; mais ce qu'on ne voit pas tous les jours, c'est un homme qui passe d'un extrême a l'autre, d'une tendresse empressée à un brusque abandon. 11 faut pour agir ainsi des motifs bien puissans.

Sire, je vous supplie de ne me point presser. Je suis un homme qui perdrais la vie plutôt que de prononcer contre une femme, en son absence, une seule parole qui l'accuse.

LE ROI

Donc vous avez eu alors quelque motif pour la laisser?

DON GUTIERRE.

Oui, sire, je l'avoue; mais croyez bien que, s'il le fallait révéler aujourd'hui pour ma décharge, alors même qu'il irait de ma fortune et de ma vie, comme je viens de vous le dire, amant iidele de son honneur, je ne le révélerais pas.

LE ROI

Eh bien ! je veux le savoir, moi !

DON GUTIERRE.

Sire...

LE ROI

Je suis curieux !

DON GUTIERRE.

Considérez, je vous supplie...

LE ROI

Ne me répliquez plus, si vous ne voulez pas m'irritery ou, par l'àme de mon père...

DON GUTIERRE.

Sire, sire, ne jurez pas!... IL vaut mieux queje cesse d'être celui que je suis que de vous irriter.

le roi, à part.

C'est ce queje voulais. S'il me trompe, Léonor l'entendra: et s'il me dit la vérité, Léonor connaîtra que je la sais. [Haut.) Parlez donc!

DON GUTIERRE.

C'est contre mon gré, sire. — Une nuit, étant entré chez elle, j'entendis du bruit dans une pièce; j'y allai, mais au moment même où j'ouvrais la porte, je distinguai à travers l'obscurité le corps d'un homme qui se précipitait du balcon. Je descendis après lui, et je me mis à sa poursuite. Que vous dirai— je? Il s'échappa sans que j'eusse pu le reconnaître. Après cela, quoique doña Léonor se soit expliquée avec moi, et quoique je n'aie jamais cru entièrement à un véritable outrage, cela en fut assez pour que je renonçasse à l'épouser; car, à mon avis, l'amour et l'honneur sont deux passions de l'âme qui l'ont cause commune, et s'enchantent ou s'irritent l'une l'autre; et, par conséquent, ce qui offense l'amour offense '•'ussi l'honneur.

don aki.vs, à part.

Que le ciel me soit en aide! C'est lui!

Entre DOÑA LÉONOR.

DOÑA LÉONOR

Que votre majesté me pardonne ; je ne puis point ne pas paraître en entendant exprimer des soupçons aussi injurieux.

le roi, à part.

Vive Dieu! don Gutierre me trompait; autrement Léonor n'aurait point paru.

DOÑA LÉONOR

En entendant traiter ainsi mon honneur, c'eût été à moi une grande lâcheté que de ne pas répondre, et je répondrai.- - -Quoi! don Arias, c'est vous!

DOX ARIAS.

Calmez-vous, de grâce, madame.

DOÑA LEONOR

C'est vous, don Arias, et vous vous taisez!

DON ARIAS

Un moment, madame, et vous serez satisfaite. — Sire, que votre majesté me permette de dire quelques mots; c'est à moi qu'il appartient de défendre l'honneur de cette dame. Cette même nuil dont il est question, une femme avec laquelle je me serais marié, si depuis la Parque cruelle n'eût tranché le fil de ses jours, était allée rendre visite à doña Leonor. Moi, je suivis ses pas, et j'entrai dans la maison de doña Leonor sans qu'elle pût s'y opposer. Alors arriva don Gutierre. Aussitôt doña Leonor, éperdue, m'ordonna de me retirer dans une pièce voisine. J'obéis... maudit soit celui (quoique je ne veuille pas me maudire) qui écoute les vaines craintes d'une femme! J'entendis bientôt la voix de don Gutierre et les pas qui approchaient. Je m'imaginai qu'il était le mari de la maîtresse de la maison, et je pris la fuite. Je ne devais pas moins à l'honneur compromis d'une dame. Mais puisque aujourd'hui je vois que don Gutierre n'était pas le mari de doña Leonor, et qu'elle n'a pas manqué à ce qu'elle est, que votre majesté m'accorde le champ où je défende une si juste, si noble et si belle cause. La loi le concède aux chevaliers.

DON GUTIERRE.

Je me présenterai. En quel lieu? à quelle heure?

don arias, mettant la maàn sur son épée. Marchons !

don Gutierre, de même.

Je vous suis !

LE ROI

Comment! vous mettez la main sur vos épées en ma présence! Vous avez donc oublié tout respect? Il y a donc de la fierté là où je suis? {Il appelle,) Holà ! hommes d'armes ! [Entrent des soldats.) Qu'on les emmène prisonniers, et qu'on les mette à la Tour!— Remerciez-moi l'un et l'autre de ce que je ne vous châtie pas autrement.

Il son.

DON ARIAS

Si Léonor a perdu par moi sa renommée, elle la retrouvera par moi aussi. On ne m'accusera pas d'avoir mal défendu l'honneur d'une dame,

DON GUTIERRE.

Ce qui m'afflige, ce n'est pas de voir le roi si sévère et si cruel; ce qui m'afflige, c'est de ne pas te voir aujourd'hui, ô Mencia!

Don Arias et don Gutierre sortent, emmenés par les soldais.

l'infant, à part.

Voilà don Gutierre prisonnier! Cette nuit, parti sous le prétexte

d'une chasse, je verrai celle que j'aime. {Haut.) Viens avec moî,

don Diègue. (A part.) Je serai vainqueur ou je périrai.

L'Infant et don Diegue sortent.

DOÑA LEONOR, Seule .

Grands dieux, je me meurs! — Ingrat, perfide et traître, sans loi et sans foi, daigne le ciel me venger de l'injure que tu as faite à mon honneur! Puisses-tu souffrir les mêmes maux que je souffre, et mourir pareillement déshonoré ! —Hélas ! hélas !... amen ! amen l

JOURNÉE DEUXIEME

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