‹ ThéâtreChapitre 3 sur 112 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

Un chemin dans la campagne. A droite, sur le second plan, un monastère

Entrent MARCELA et SILVIA, avec des mantes et comme cherchant à se cacher. Derrière elles entrent LISARDO et CALABAZAS.

MARCELA, à Silvia,

lis nous suivent, n'est-il pas vrai?

SILVIA

Oui, madame.

MARCELA

Eh bien! arrête. {A Lisardo et à Calabazas.) Cavaliers , n avancez pas davantage, et même retirez-vous; car si vous tentiez de savoir qui je suis, vous seriez cause que je ne retournerais pas une autre fois là où nous nous sommes rencontrés. Et si cela ne suffit pas, retirez-*ous, car je vous supplie de vous retirer.

LISARDO.

Madame... le soleil obtiendrait difficilement que la fleur de l'héliotrope ne se tournât point vers sa lumière; difficilement l'étoile polaire obtiendrait que l'aimant ne s'avançât point de son côté; et il ne serait pas moins difficile à l'aimant d'obtenir que l'acier ne le poursuivit pas avec ardeur. Si votre éclat égale celui du soleil, mon bonheur est celui de l'héliotrope; si votre indifférence égale celle de l'étoile polaire, mon regret est celui de l'aimant; et si votre rigueur égale celle de l'aimant, mon empressement est celui de l'a-

1 Calabaza, en espagnol, signifie citrouille, et, au figuré, une tète sans cervelle. 9 II y a en Espagne deux villes de ce non» , l'une dans la provicce de Tolède, l'autre dans la province de Grenade. Il s'auil ici de la ni'nmière.

cier. Ainsi Jôr.c, comment puisse demeurer tranquille, lorsque je vois s'en aller Eiion soleil, mon étoile polaire et mon aimant, moi oui suis l'héliotrope, H l'aimant, et l'acier?

MARCELA.

Le soleil disparaît chaque soir devant l'héliotrope, et chaque matin l'étoile du nord disparaît devant l'aimant. Et puisqu'il est permis au soleil et à l'étoile du nord de s'absenter, vous ne vous plaindrez pas, vous non plus, de mon absence; vous vous direz, en guis( de consolation, seigneur Héliotrope ou seigneur Aimant, qu'il y 3 la nuit pour te soleil et le jour pour l'étoile du nord. Et maintenant restez ici; car, je vous en préviens, si vous veniez à découvrir mon secret, si vous veniez à savoir qui je suis, je ne reviendrais pas voua voir en ce lieu-ci... Puisque mes folles inquiétudes qui m'ôtent le sommeil m'amènent ici pour vous voir, ayez confiance en moi, croyezmoi ; cela importe.

lisàrdo.

J'en appelle, madame, de votre prudence à mon désir. Supposé que ce fût une politesse de ne pas vous suivre, ce serait également une sottise; or, considérez ce qui choque davantage d'une sottise ou d'une impolitesse ; voua verrez que c'est la sottise, car elle, elle n'a pas d'excuse. Ainsi , madame, souffrez que j'aime mieux être impoli que d'être sot —Voilà aujourd'hui la sixième matinée que je vous rencontre en ce chemin ; il y en a tout autant que je vous y rencontrai pour la première fois à la pointe du jour, vous, nymphe inconnue de ces campagnes, mystérieuse divinité de ce printemps. C'est vous qui, la première, m'avez invité à vous parler, car je n'aurais pas eu cette audace de sitôt, moi étranger dans ce pays. Vous m'avez commandé de me retrouver ici le lendemain, et certes je n'ai pas manqué à ce rendez-vous si plein de charme. Comme, malgré mes prières et mes supplications, vous n'avez jamais consenti à soulever ce voile à travers lequel je vous adore de confiance, ma loyauté s'est soumise. Mais, voyant que mon péril renaît ici tous les jours sans succès, je me résous à devoir à mon obstination ce que votre complaisance me refuse; je me décide à vous suivre, rien ne m'en empêchera; il faut enfin qu'aujourd'hui je vous voie, ou que je voie qui vous êtes.

MARCELA.

Pour aujourd'hui c'est impossible; laissez-moi pour aujourd'hui. En retour, je vous donne ma parole que vous apprendrez avant qu'il soit peu ma demeure, et que vous pourrez m'y venir voir.

CALABAZAS , à SHvid.

Et vous, demoiselle suivante de cette noble demoiselle, vous pour qui mon âme court le risque de se damner, dites-moi, y a-t-il aussi quelque motif qui vous engage, vous, à vous couvrir de votre mante?

SILVIA

Je n'ai pas à vous répondre là-dessus, laquais très-curieux de

JOURNEE i, SCENE L Û

6C ires-curieux cavalier, et si vous me suivez, soyez assuré que...

CALABAZAS.

Que, — quoi, s'il vous plaît?

SILVIA

...Que vous me poursuivez, car celui qui me suit me poursuU *.

CALABAZAS.

Vive Dieu! je sais maintenant ce qui en est.

SILVIA

Que savez-vous?

CALABAZAS.

La raison pourquoi vous ne voulez ni Tune ni l'autre soulever votre mante.

SILVIA

Et quelle est cette raison?

CALABAZAS.

C'est que vous avez toutes deux le plus laid visage du monde.

SILVIA

Pas si laids que les vôtres, mon bel ami.

CALABAZAS.

Je vous en souhaite... Moi qui suis un Cupidon!

SILVIA

Non pas! nous sommes un Cupidon à nous deux.

CALABAZAS.

De quelle manière donc, ma déesse?

SILVIA

Vous, vous êtes la première syllabe de ce mot, et moi tes deux dernières.

CALABAZAS.

Ce partage ne me va pas2.

marckla , à Lisarâo.

Fiez-vous-en à moi; je vous le promets de nouveau.

LISA R DO

Si vous voulez queje croie à une telle promesse, laissez du moins un gage à mon espoir, permettez que je yous voie.

MARCELA.

Eh bien! tenez, regardez.

Ello soulève sa mante.

LÏSAROO.

Oh! madame, en vérité, c'est une perfidie, une trahison 1... Corn-

1 Le mot perseguir, poursuivre, signifie aussi en espagnol persécuter. Cupido somos yo y tu. »

— Como? — lo el pido y tu el cu.

— No me esta bien el partido.

11 y a ici une plaisanterie qu'il est impossible de traduire. Nous craignons fort, malgré nos précautions, de l'avoir rendue grossièrement; et elle a en espagnol beaucoup ¿9 grâce, par cela même peut-être qu'elle n'a pas de sens précis. Cependant, à la riguew tlpido signifie la demande.

ment puîs-je vous laisser aller à présent, moi qui tons suivais avant de vous avoir vue?

MARCELA.

Soyez tranquille sur mon compte. Vous connaîtrez bientôt ma maison et à quel point je désire vous obliger, je vous en réponds de nouveau.

LIS ARDO.

Quoique à regret, madame, j'obéis.

MARCELA.

Et moi, je vous laisse avec un cœur reconnaissant. Je m'en vais par cette rue.

LIS ARDO.

Allez avec Dieu !

MARCELA.

Le ciel vous garde !

Marcela el Silvia sortent.

calabazas, à Lisardo.

Quoi î seigneur, ne voyez-vous pas que c'est un piège qu'on vous tend? Suivons-la, suivons-la jusqu'à ce que nous sachions au juste quelle est cette rusée de femme.

LISARDO.

Ce serait mal à nous, Calabazas, si elle juge ces précautions nécessaires.

CALABAZAS.

Est-ce bien vous qui pariez ainsi ?

LISARDO.

Oui, moi-même.

CALABAZAS-

Vive Dieu ! si j'étais que de vous, je la suivrais, allât-elle au fonù de l'enierî

LISARD».

Imbécile! ce serait la bien récompenser d'avoir consentía me parler que de lui causer un tel chagrin !

CALABAZAS.

C'était bien la peine de nous lever si matin tous ces jours-ci!

LISARDO.

Trêve de plaisanteries!... Dis-moi plutôt, maintenant que nous sommes seuls, voyons î» nous deux si nous devinerons quelle peut être cette femme mystérieuse.

CALABAZAS.

Volontiers, monseigneur. Vous, d'abord, qu'en pensez-vous?

Ma foi! à*la distinction de son langage, à l'élégance de sa toilette, je serais assez porté à croire que c'est quelque noble dame, cm folâtre ou fantasque, qui aime à causer secrètement arec les

jens dont elle n'est pas connue, et qui m'a choisi à cet effet en ma uualité d'étranger.

CALABAZAS.

J'ai une idée bien meilleure, moi!

LISARDO.

Ins-ia donc vite alors.

CALABAZAS.

Eh bien! je dis, et qu'on me tue si je me trompe, — je dis qu'une femme qui vient faire ainsi la belle parleuse avec un homme dont elle ne veut pas être connue est sans nul doute une laide spirituelle qui cherche a pécher des cœurs avec son bec.

LISARDO.

Et si je te disais, moi, queje l'ai vue, et qu'elle est belle comme

un ange?

CALABAZAS.

Alors je dirais, moi, vive Dieu! puisque vous me pressez, que c est la Dame-Revenant qui veut recommencer à vivre1.

LISARDO.

Après tout, n'importe ! je saurai demain qui elle est.

Vous croyez donc qu'elle reviendra ici demain?

LISARDO.

Sans doute... Et d'ailleurs, si elle ne vient pas, avec le peu d'es poir qu'elle m'a laissé, je n'aurai rien perdu, ou presque rien.

CALABAZAS.

Vous devriez cependant compter pour quelque chose que nous nous levions encore un jour si matin.

LISARDO.

J'y suis forcé par les affaires qui m'ont conduit ici, indépendamment de ma passion,

CALABAZAS.

Elle doit demeurer près de chez nous. Je l'ai perdue de vue en même temps que j'ai aperçu notre maison.

LISARDO.

Il est déjà tard, sans doute?

CALABAZAS.

Il n'en faut pas douter: je vois d'ici notre hôte qui s'habille.

1 Calderón a compose sous cp tilre, la Dame-Revenant (la Dama Duende^, une charmante comédie qui a été imitée en français pai* Hauter Kilie. ïi esi possiote qui! ail voulu y faire allusion dans ce passage

8 MAISON A DEUX POUTKV.

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