SCÈNE II
Une cha more.
Entrent DON FÉLIX, qui achève de s'habiller, et HERRERA ;duís LISAKDO
el CALABAZAS.
LISARDO.
Je vous baise les mains, don Félix.
DON FÉLIX
Que le ciel vous garde, Lisardo !
LISARDO.
Comment I vous êtes habillé si matin?
DON FÉLÏX.
Oui, j'ai des ennuis qui ne me permettent guère de rester au lit, où je ne trouve aucun repos. Mais vous, qui vous étonnez que je sois levé à cette heure, ne m'avez-vous pas dit hier au soir que vous deviez porter un placet a Àranjuez? Comment êtes-vous sitôt de retour à Ocafia ?
LIS ARDO.
Nous jouons au jeu des questions et des réponses, et je réponds à votre question par la rime parfaite. Vous, ce qui vous a fait lever si matin, c'est— vos soucis; et moi, ce qui me ramène sitôt à Ocaña, c est— mes soucis.
DON FÉLIX
Quoi! arrivé d'hier, et déjà des soucis aujourd'hui!
LISARDO.
Hélas! oui.
DON FÉLIX
Eh bien ! pour vous forcer à me confier les vôtres, je vais vous corfier les miens. Écoutez.
calabazas , à Herrera.
Pendant qu'ils vont se défiler l'un à l'autre un long récit, auriezvous, Herrera, quelque chose qui pût me servir à déjeuner?
HERRERA
Allons dans ma chambre, Calabazas. J'y ai toujours par précaution quelques morceaux de viandes froides. Soyons discrets.
Herrera el Calabazas soi 1er t.
DON FÉLIX
Vous n'avez pas oublié cet heureux temps de notre vie, alors que nous étions tous deux étudians à Salamanque; et vous vous rappelez sans doute aussi avec quel dédain, quel mépris j'insultais l'Amour, et ses flèches, et son carquois. Ah! mon cher, je ne prévoyais pas alors que j'aurais à lutter un jour avec ce petit dieu terrible, qu'il serait mon vainqueur et qu'il se vengerait cruellement. Il a ajusté une flèche sur son arc, m'a visé au cœur et m'a blessé; car l'amour s'amuse à blesser et sic tue pas. Cela se passa par une belle
soirée d'avril. Ce jour-là, comme bien d'autres fois auparavant, je sortis pour chasser, et, tout en marchant, je me trouvai arrivé à la royale maison de plaisance d'Aranjuez, qui est peu éloignée d'Ocaña, et qui est notre Prado et notre Parc1. J'y entrai; cela est facile, lorsque leurs majestés ne s'y tiennent pas. J'entrai dans ses jardins sans même songer que j'allais voir ce que j'avais vu si souvent. Jeme dirigeais vers le jardin de l'île... O mon amil comme on court aisément au-devant de son malheur! De même que le papillon se plaît à voltiger au-dessus de la flamme brillante qui doit lui donner la mort, ainsi nous, nous tournons autour du péril avec une joyeuse insouciance... Je continue; écoutez. Près de la première fontaine, qui est formée d'un rocher massif, il y avait une femme ; elle se tenait sur le gazon verdoyant qui entoure le bassin, véritable anneau d'émeraude auquel l'eau sert de diamant. Elle était si profondément occupée à se mirer dans le bassin, elle était si parfaitement immobile, que je doutai un moment si je n'avais pas devant les yeux une de ces nymphes en argent bruni qui entourent la fontaine comme des sentinelles vigilantes qui la gardent. Au bruit que je fis en écartant le feuillage pour la contempler plus à mon aise, —imprudent que je fu»! — elle sortit de son extase, leva la tête et regarda autour d'elle, Un peu troublée. Ciel! qu'elle était belle! Je fus tenté de lui dire: «0 divinité céleste, ne vous mirez pas ainsi dans l'eau, de peur que vous ne deveniez éprise de vousmême ! » car partout où je vois une fontaine et une nymphe, je pense involontairement à l'aventure de Narcisse ; mais je n'eus pas la force de prononcer une parole, et je tendis les bras de son côté, tout éperdu et tout tremblant. Elle, elle se leva d'un air grave, me tourna le dos, et se mit à courir après une troupe de femmes qui al laient devant elle. Je marchai moi-même à sa suite; et vraiment, il me semblait que sur le vert gazon les roses naissaient en foule sous ses pas. Je la suivis jusqu'au moment où elle eut rejoint sa compagnie. Je connaissais toutes ces dames, qui habitaient Ocaña ; celle qui causait mon trouble était la seule que je ne connusse pas. Je dis qu'elle causait mon trouble parce que, dès ce premier instant, je sentis au fond de l'âme tout ce que j'y sens aujourd'hui; dès ce premier instant je l'aimai. Ne me demandez pas comment je pouvais aimer déjà une femme que j'avais à peine entrevue ; je n'en sais rien, mais je l'aimais... Je m'informai d'elle à quelques-unes des dames avec qui elle était; et j'appris avec plaisir que sa naissance répondait à sa beauté. La raison pour laquelle je ne l'avais pas vue jusque là, c'est que son père l'avait élevée à la cour, et ne s'était retiré que depuis peu à Ocaña. Je ne yous dirai pas que je lui rendis des soins qui furent bien reçus, car un bonheur perdu n'est
Ol sait que le Prado est l'une des promenades de Madrid les plus à la mode. Quant au Parc, nous pensons que c'était, du temps de Calderón, une promenade qui n'existe plus aujourd'hui, ou à laquelle on aura donné un autre nom.
qu'un malheur plus grand ; mais vous saurez que, touchée enfin de mon attachement, de mes services et de mes prévenances, elle permit que je l'entretinsse une nuit à travers la grille du jardin, oí* furent seules témoins de ce doux tête-a-tète les étoiles et les fleurs. C'est ainsi que je vécus quelques semaines, le plus fortuné des hommes, jusqu'à ce que la jaiousie vînt se jeter a la traverse de mon bonheur... Vous vous imaginez sans doute, mon cher, en m'entendant me plaindre de la jalousie, que c'est moi qui suis jaloux? Eh bien! non, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui éprouve ce sentiment; c'est moi, au contraire, qui le cause. Voici comme. H y a une dame à Ocaña, que j'ai courtisée dans le temps, et que j'ai laissée peu à peu quand j'ai eu connu la beauté dont je vous parle. Cette darne, pour se venger, a été faire ses confidences a l'autre, et même elle lui a montré comme donnés récemment quelques gages de tendresse queje lui avais donnés autrefois. La-dessus, ma dame, prenant une soudaine jalousie, s'est éloignée de moi, et à tel point qu'elle ne veut pas que je la voie, que je lui parle pour m'excuser. Et maintenant, c'est à vous déjuger si mes soucis peuvent permettre queje goûte encore le repOû et le sommeil. J'ai olïensé, sans le vouloir, le plus beau des anges; et n'est-ce pas un vrai malheur d'avoir offensé, même involontairement, l'ange qu on aime?
LISARDO.
Il assurez-vous, don Félix: vous prenez la chose beaucoup trop au sérieux, et je vous garantis qu'elle ne tardera pas a s'arranger. Lorsque vous avez prononcé ce mot de jalousie, j'ai eu peur pour vous; mais puisque c'est vous qui la causez à votre belle, il n'y a pas grand mal, car il est plus facile d'en guérir une autre que de s'en guérir soi-même. Cela surtout est plus facile lorsque ce sentiment n'est point fondé. Que vous dirai-je? je vous porte envie. Je ne sache pas de plaisir plus vif entre les galans et les dames, lorsqu'il y a eu un malentendu, que de faire la paix pour se quereller ou de se quereller pour faire la paix. Ainsi, don Félix, aliez, allez voir votre belle. Je vous réponds qu'en cet instant, si vous vous affligez de ce qu'elle s'abuse, elle, malgré sa jalousie, elle désire plus que vous encore d'être désabusée.
Entrent MARCELA et SILVIA. Elles ouvrent une porte qui est couverte i une tapisserie, et se tiennent entre la tapisserie et la porte
márcela, bas, à Silvia.
Laisse-moi, Silvia je vais voir mon frère par cette porte qui donne dans son appartement. Quoiqu'il ignore que je suis sortie ce matin de la maison, en le surprenant ainsi, je l'empêcherai de cof cevoir aucun soupçon.
sîlvia, de même.
N avancez pas. madame.
JOURNEE 1, SCENE II. il
MARCELA.
Qu'y a-t-il donc?
SILVIA
II cause avec notre hôte, et vous savez que mon maître ne veut pas que vous vous rencontriez avec lui.
MARCELA.
Hélas! oui, malheureusement... Eh bien! alors, demeurons ici un moment. Je suis curieuse de savoir ce qu'ils ont à se dire.
llardo, à don Félix.
En attendant qu'il soit l'heure de vous présenter chez votre belle, voulez-vous, selon nos conventions, que je vous conte mes soucis comme vous m'avez conté les vôtres? Ecoutez-moi.
MARCELA.
Ëcoutons-le, Silvia.
J écoute, madame.
SILVIA
LISARDO.
Après que j'eus échangé mon h-fibit d'étudiant contre celui de soldat, ma plume contre une épée, et les travaux paisibles de l'école de Salamanque contre les travaux bruyans de la campagne de Flandre ; — après que j'eus obtenu une compagnie, sans autres protecteurs que mes services; la campagne finie, — car cette idée ne me serait point venue auparavant, je demandai un congé et repartis pour l'Espagne. Je voulais solliciter l'honneur d'une de ces croix qui brillent si noblement sur la poitrine d'un homme d'armes. T •! était le but de mon voyage à Madrid. Là, Sa Majesté, — que le <•; la protège et prolonge ses jours, de sorte qu'elle soit le phénix de notre âge! — Sa Majesté remit la lecture de mon placet au temps où elle serait plus tranquille et plus libre, en sa maison de plaisance d'Aranjuez. J'y suivis la cour, et, je l'avoue, plutôt pour mon piaisir que par nécessité; car le roi se sert aujourd'hui de tels ministres qu'avec eux le mérite n'a pas besoin d'appui, parce que chacun d'eux est à tous et à tout. J'arrivai donc à Aranjuez. Vous m'y vîntes visiter à mon hôtellerie. Voyant que j'étais assez mal logé, et qu'il n'y avait pas moyen que je fusse mieux à cause de la foule de gens qui encombrent la ville à cette époque, vous m'avez pressé de vous accompagner a Ocaña. 11 m'était malaisé de refuser une aussi aimable invitation. Ocaña, me disiez-vous, n'est qu'à deux lieues d'Aranjuez, et les jours d'audience il vous sera facile d'y aller le matin et d'en revenir le soir. J'ai cédé, j'ai obéi... Votre amitié sait tout cela ; mais j'avais besoin de ce préambule pour arriver à une nouvelle d'amour plus merveilleuse peut-être que toutes celles que Cervantes a racontées1.
Calderón ne manque jamais l'occasion de rappeler d'une manière flatteuse le nom se Cervantes.
MARCELA.
Voici que j'entre en scène. Attention, Silvia.
SILVIA
Je ne perds pas un mot, madame.
DON FÉLIX
3e suis impatient de vous entendre.
LISA R DO
Un jour donc que je m'étais mis en route avant l'aurore afin d'éviter la chaleur, car le soleil du matin n'est guère supportable en la saison où nous sommes, — arrivé vers un couvent qui touche à la porte d'Ocaña, j'aperçus, entre quelques peupliers, une femme. Sa tournure me charma; je la saluai poliment. Elle, avant que j'eusse fait vingt pas, m'appela par mon nom. Je m'arrêtai, descendis de mon cheval, le donnai à garder à Calabazas, et j'allai vers elle en lui disant : Heureux l'étranger de qui une noble dame sait le nom! Elle, aussitôt, s'empressa de se couvrir le visage de sa mante et me répondit a demi-voix : Un cavalier espagnol n'est étranger nulle part en ce pays. A cela elle ajouta d'autres complimens, et si flatteurs, que je ne les répéterai pas par modestie; car, en vérité, je ne sais comment il y a des hommes si vains, si présomptueux, si arrogans qu'ils puissent se vanter d'avoir été recherchés par des femmes.
MARCELA.
C'est notre aventure qu'il raconte.
SILVIA
Et il n'omet pas un détail, l'homme modeste!
MARCELA.
Oh! comment l'empêcher de finir? je crains qu'il ne donne des renseignemens qui éveillent les soupçons de don Félix.
DON FÉLIX
Continuez.
LISARDO.
Quand nous eûmes ainsi causé quelque temps, le visage toujours recouvert de sa mante, elle me congédia en me défendant de chercher à savoir qui elle était et de la suivre, me promettant d'ailleurs qu'elle me viendrait parler le jour suivant au même endroit. Six jours de suite j'ai revu, parmi les peupliers, cette femme. A la fin, ennuyé de toutes ses précautions, j'ai résolu de la suivre aujourd'hui quand elle retournerait à Ocaila. Mais il ne m'a pas été possible d'eiîectuer ce dessein. A peine m'a-t-elle eu quitté, qu'elle s'est retournée de mon côté, et que, m'apercevant, elle n'a jamais voulu passer outre au détour de cette rue.
DON FÉLIX
De cette rue, dites-vous ?
LISARDO.
Oui ; et j'imagine qu'elle y demeure, car, dès qu'elle y a été entrée, je l'ai perdue de vue à l'instant.
DON FÉLIX
Vous l'avez donc laissée aller seule?
Oui, sans cloute. Elle l'a exigé avec instance, en me disant que nia poursuite mettrait en péril sa vie, son honneur.
DON FÉLIX
oiia une étrange femme!
LISARDO.
Bien étrange vraiment!
MARCELA.
Je suis sur les épines.
SILVIA
Ces hommes sont tous d'une indiscrétion
DON FÉLIX
Et vous ne savez pas qui elle est ? Vous ne l'avez pas vue ?
LISARDO.
Si fait. Je ne l'aurais pas laissée échapper autrement. C'a été ma condition.
DON FÉLIX
Achevez donc alors. Dépeignez-ia-moi.
LISARDO.
Ah! mon ami. qu'elle est belle!
MARCELA
Je tremble, Sylvia.
Entre CELIA cirec sa/mante
Seigneur don Félix, une femme voudrait vous parler en secret.
DON FÉLIX
Cela est aisé.
MARCELA.
Grâces à Dieu! elle arrive à propos. Elle est un ange pour moi.
LISARDO.
Ce n'est pas, je vois, le moment que j'achève mon histoire.
DON FÉLIX
Tantôt, si vous voulez. Permettez, pour Dieu ! qu'à cette heu: je parle à cette femme. C'est la suivante de ma dame.
LISARDO.
Que je meure si ma prédiction n'est pas près de s'accomplir'. I tiers v)us gênerait; adieu, à tantôt.
Il sort.
DON FÉLIX
Quel motif t'amène, Celia?
CELIA
Ne vous étonnez pas que je ne sois pas venue plus tôt. Il me faut
bien du courage pour venir ; si ma maîtresse le savait, elle me tuerait assurément.
DON fllix.
Elle est donc bien irritée contre moi?
CELIA
Impossible qu'une femme le soit davantage contre un homme. — Comme elle m'a envoyée par ici en commission, je n'ai pu m'erapêcher d'entrer pour vous voir et vous parler un moment.
DON FÉLIX
Et que fait ta belle maîtresse?
CELIA
Hélas! du matin au soir et du soir au matin elle ne fait que se plaindre de votre ingratitude, de votre perfidie.
DON FÉLIX
Que Dieu m'abandonne si je l'ai jamais offensée!
CELIA
Que ne vous expliquez-vous avec elle?
DON FÉLIX
Vile refuse de m'écouter.
CELIA
Si vous étiez uv homme discret et si vous me promettiez de vous taire, je me risquerais à vous conduire en un lieu où vous ia trouveriez.
DOW F¿UX
Ah! Celia, je serai muet comme un marbre, et rien n'égalera m¿ reconnaissance.
CELIA
Eh bien ! suivez-moi. Si mon maître sort, je vous ferai signe et laisserai la porte ouverte. Vous entrerez vite, et je vous introduirai chez elle.
DON FÉLIX
Tu me rends la vie, Celia.
Voici l'heure favorable. Ne tardons plus, suivez-moi.
DON FÉLIX
Partons, j'ai hâte d'arriver.
celia, à part.
Ah! le pauvre innocent!... Et comme il est aisé de conduire un amant chez sa dame!
Don Fc'iix et Celia sorter.t.
MARCELA.
Je respire enfin, Celia. Je l'ai échappé belle.
SILVIA
Vous ne l'avez pas échappé encore, madame. Ces messieurs se retrouveront et l'histoire s'achèvera.
JOURNEE I, SCENE III. i&
MARCELA.
Non pas; j'y mettrai ordre auparavant.
SILVIA
De quelle manière?
MARCELA.
En lui écrivant de me garder le secret jusqu'à ce qu'il m'ait vue, et ce ne sera pas plus tard que ce soir.
SILVIA
Quoi! vous lui déclareriez qui vous êtes?
Jésus! Jésus! que le ciel me garde!
SILVIA
Que ferez-vous donc alors ?
MARCELA.
Il me vient une idée. — Laura est la dame de mon frère...
SILVIA
Oui, madame.
MARCELA.
Laura est mon amie...
SILVIA
Oui, madame.
MARCELA.
Laura sait ce que c'est que l'amour; je me confierai à Laura.
WLVIA.
Et après?
MARCELA.
Après ?... Viens, Silvia ; mon frère pourrait rentrer et nous entendre. — Viens dans ma chambre, que je te communique mon prqet. Tu l'approuveras, j'en suis sûre.
Marcela et Silvia sortent.