‹ ThéâtreChapitre 42 sur 112 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

On terrain dc'sert au milieu des montagnes. On aperçoit dans le lointain uns cron. GIL et MENGA parlent hors de la scène.

MENGA.

Voyez donc où va cette bourrique!

GIL

Hue! diablesse! hue! coquine!

MENGA.

Voyez donc où elle s'est fourrée! Harre, par ici!

GIL

Le diable t'emporte!... J'ai beau la tirer par la queue à la lui arracher, impossible ! La queue me resterait plutôt entre les mains ' I

Gil et Menga entrent sur la scène.

MENGA.

Tu as fait là quelque chose de beau, Gil !

GIL

Tu as fait ià quelque chose de beau, Menga ! caria faute en e§v a toi : tu montais la bête , et tu lui as dit à l'oreille de se mettre uans le fossé pour me faire pester.

Oui! c'est toi-même qui le lui as dit pour me faire tomber.

1 No ay quién una cola tenga, Pudiendo tenelia mil?

Littéralement: « N'y a-l-il personne au monde qui ait une queue, mille pouvant !*â voir? •• Le sens de ces deux vers est assez obscur, et peut-être y a-l-il sous le mot coU^ Gïîe*«, quelque plaisanterie d'un goût fort éqmvoçiie.

GIL

Comment allons-nous la tirer de là?

MENGA.

Je croyais que tu voulais la laisser dans le fossé.

GIL

Je ne pourrai pas moi tout seul.

MENGA.

Je vais tirer par la queue : toi, tire par les oreilles.

GIL

ï.c mieux serait de faire comme on fit dernièrement avec un carrosse qui s'était embourbé à !a cour ' Ce carrosse, que Dieu bénisse! traîné par deux méchantes rosses, avait l'air d'un pauvre carrosse honteux, et, par suite de la malédiction paternelle, il allait tristement, non pas de porte en poite, mais se balançant de droite et de gauche embourbé dans un ruisseau. Le cavalier priait, le cocher fouettait, et tous deux, moitié de gré, moitié cle force, tâchaient de se tirer de là. Mais ils avaient beau faire, mon carrosse ne bougeait pas. A la fin, voyant que tout avait été inutile, ils mirent devant le carrosse une mesure d'orge ; et aussitôt les chevaux, pour manger, tirèrent de telle façon, qu'ils furent bientôt hors du fossé. Nous pouvons faire de même.

Tous tes contes ne valent pas un maravedís2.

GIL

C'est que, Menga , je souffre de voir un animal affamé là où il y a des animaux rassasiés.

MENGA.

Je vais sur le chemin voir un peu s'il ne passe pas des gens du village, les premiers venus, afin qu'on vienne t'aider; car toi, tu ne te donnes pas beaucoup de mal.

GIL

Voilà, Menga, que tu m'accuàes encore ?

menga, à part.

Ah! bourrique de mon âme!

Elle sort GIL.

Ah! bourrique de mes entrailles!... Tu étais, je puis- le dire, la plus honorable bourrique de tout le village. Jamais on ne t'a vue en mauvaise compagnie Tu n'aimais nullement à battre le pavé, et tu avais plus de plaisir lorsqu'on te laissait bien tranquille à l'écurie, que lorsqu'on te menait dehors. Pleine de réserve et de fierté, jamais, je l'atteste, tu ne t'es mise à la fenêtre pour voir passer

1 En Espagne, on appelle la cour {la corte) ia ville, où ¡¿i>idc le souverain. ' Que nunca valen dos cuartos tus cuentos. Le cuaru^ comme nous l'avons déjà dit, était une pièce de monnaie de la moindre valeur.

aucun ânon.Ta langue, je lésais, ne méritait pas une telle disgrâce, car jamais tu n'en (¡s mauvais usage; et, toujours animée des meilleurs sentimens, quand tu ne pouvais pas achever ce qu'on te donnait à manger, tu l'abandonnais généreusement à une bourrique plus pauvre. {On entend du bruit au dehors.) Mais quel est ce bruit?... Voilà deux hommes à cheval qui mettent pied à terre... ils attachent leurs chevaux... et se dirigent de ce côté. Pourquoi donc sont-ils si pâles et viennent-ils dans la campagne si matin?... il faut nécessairement qu'ils aiment à manger de la terre glaise, ou qu'ils aient quelque obstruction i. Et si c'étaient par hasard des brigands!... Cela ne m'étonnerait pas.» mais qu'ils soient ce qu'ils voudront, je vais me cacher... car ils viennent, ils approchent, ils arrivent, ils entrent.

Il se cae!)»-.

Entrent LISARDi; et EUSEBIO.

LISARDO.

N'allons pas plus avant. Ce lieu solitaire et écarté du chemin es' bon pour ce queje veux. Tirez votre épée, Eusebio ; c'est pour nous battre que je vous ai conduit ici.

EUSEBÏO.

Bien que ce ne soit plus le moment de nous expliquer, puisque nous voilà sur le terrain, cependant je voudrais savoir de vous quel motif vous anime ainsi. Dites, Lisardo, quel sujet de plainte vous ai-je donné ?

LISAKDO.

J'ai tant de raisons pour me plaindre de vous, que la voix me manque pour les dire, et que la patience fait défaut à ma douleur. Aussi, Eusebio, j'aurais voulu les taire; j'aurais même voulu les oublier, parce que je crains, en les rappelant, de renouveler mon injure. (// lui montre des lettres.) Connaissez-vous ces papiers?

EUSEBIO

Jetez-les à terre, je les ramasserai.

LISA II do.

Prenez. Qui vous arrête? Qui vous trouble?

EUSEBIO

Ah! malheur, malheur mille fois à l'homme qui confie ses secrets au papier! car c'est une pierre lancée dans les airs; et si l'on sait qui la tire cette pierre, on ne sait pas où elle peut tomber.

Avez-vous reconnu ces papiers?

' . . . Cosa es cierta Que comen barro, 6 están Opilados.

Cet le sorte de goût depravé qui pone à manger les choses même les plus nuisibles se ▼oit assez fréquemment en Espagne, surtout chez les jeunes lili es rmi passent à l'âge aubile.-- Les promenades du matin étaient recommandées pour les obstruction*.

ECSEBIO.

Je n'essaierai point de le nier : ils sont tous de ma main.

LISARDO.

Eh bien ! moi, je suis Lisardo de Sena, fils de Lisardo Curcio. Mon père, par suite d'une prodigalité sans bornes, a consumé en quelques années ie bien que lui avaient laissé ses ancêtres, sans songer combien coupable est l'homme qui par ses dépenses excessives rend pauvres ses enfans; mais enfin la nécessité, bien qu'elle ioit une tache pour la noblesse, n'exempte pas des devoirs qu'elle impose. Donc Julia— le ciel sait combien il m'en coûte de prononcer ce nom! — ou n'a point su observer ces devoirs, ou ne les a jamais connus... mais enfin Julia est ma sœur. Plût à Dieu qu'il n'en fût pas ainsi!... Et songez qu'aux femmes de sa naissance on ne fait pas la cour au moyen de billets doux, ni de propos galans, ni de messages secrets, ni d'infâmes entremetteuses. Je ne vous accuse pas, vous, en tout ceci; je conviendrai même, s'il le faut, queje me serais conduit comme vous si une dame m'eût autorisé à lui rendre des soins; mais je vous accuse, parce que vous étiez mon ami, et c'est là ce qui vous rend plus coupable à mon égard. Si ma sieur vous a plu pour femme, car je ne pense pas que vous l'ayez^ jamais regardée dans une autre intention... je ne crois pas même que vous ayez pu vous flatter de l'espoir de l'obtenir... car, vive Dieu! plutôt que de la voir mariée avec vous j'aimerais mieux la voir morte de mes mains... Enfin, si vous la souhaitiez pour femme, il eût été juste de faire part de vos désirs à mon père plutôt qu'à elle ; ce procédé vous était indiqué par l'honneur; et alors mon père eût examiné s'il lui convenait de vous l'accorder, et, si je ne me trompe, il n'y eût point consenti; car, en pareille circonstance, lorsqu'un cavalier ne peut pas donner à sa fille une fortune proportionnée à sa qualité, plutôt que de faire une mésalliance, il la met dans un couvent. C'est le parti auquel mon père s'est arrêté à l'égard de ma sœur Julia ; et demain, sans plus de retard, de gré ou de force elle prendra le voile. Et comme il ne serait pas bien qu'une religieuse conservât des gages d'un si fol amour, d'une si honteuse faiblesse, je les remets en vos mains, bien résolu non pas seulement a m'en défaire, mais à me défaire aussi de l'homme de qui elle les tient. Tirez donc votre épée, et que l'un de nous reste ici mort; vous, pour que vous ne continuiez pas vos assiduités,*ou moi pour que je n'en sois pas témoin.

EUSEBIO

Abaissez votre épée, Lisardo; et puisque j'ai eu assez de sangfroid pour entendre tout ce que vous m'avez dit de méprisant, veuillez écouter ma réponse. Et, bien que le récit de mes aventures soit long et qu'il puisse paraître inutile à votre impatience, puisque nous sommes seuls et que nous devons nous battre, et que l'un de nous doit mourir; cependant, pour ie cas où le ciel permettrait aue ie

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succombasse, écoutez des prodiges qui étonnent et des merveilies qui confondent, que ma mort ne doit pas laisser ensevelis dans un éternel silence. — J'ignore qui fut mon père, mais je sais que je naquis au pied d'une croix, et que j'eus pour berceau une pierre. Rien de plus singulier que ma naissance, s'il faut en croire les bergers qui me trouvèrent de la sorte à la partie inférieure de ces montagnes. Ils disent que trois jours durant ils entendirent mes cris, mais qu'ils ne vinrent pas dans le lieu sauvage où j'étais, par crainte des bêtes féroces. Pour moi, je ne reçus d'elles aucun mal : sans doute elles respectèrent la croix qui me protégeait. Un berger, qui par hasard était venu à la recherche d'une brebis égarée, me trouva où j'étais, me porta au village où demeurait Eusebio, lequel n'y était pas venu en ce moment sans motif, lui conta ma naissance miraculeuse, et la clémence du ciel vint en aide à la sienne. Ce seigneur donna l'ordre que l'on me portât dans sa maison, et m'y fit élever comme son fils. Je suis donc Eusebio de la Croix; mon nom me vient de lui et de celle qui fut mon premier guide et ma première garde... Je me livrai par goût aux armes et aux lettres paar passe-temps... Eusebio mourut, et j'héritai de son bien... Si ma naissance fut prodigieuse, mon étoile ne l'est pas moins ; car elle est tout à la fois mon ennemie et ma protectrice; car tout à la fois elle me met en péril et me conserve. Je n'étais encore qu'un enfant à la mamelle, lorsque mon naturel farouche et barbare montra ses cruels penchans : avec mes seules gencives, mais animé d'une force diabolique, je déchirai le sein où je puisais ma nourriture. Désespérée de douleur et aveuglée de colère, la femme qui me nourrissait me jeta dans un puits à l'insu de tout le monde. Mais on entendit ma voix, on descendit où j'étais, et l'on me trouva, dit-on, sur les eaux, mes tendres mains placées en croix sur mes lèvres 1... Un jour le feu se mit à la maison, et la flamme impitoyable fermait toute issue et tout passage; cependant je demeurai libre au milieu des flammes sans en être atteint; et depuis, me demandant pourquoi la flamme m'avait épargné, je découvris que ce jour-la était le jour de la Croix'2... Je contais à peine trois lustres lorsque, allant a Home par mer, je fus assailli par une aiTreuse tempête, dans laquelle mon vaisseau Heurta contre un écueil caché, s'entr'ouvrit et se brisa ; embrassant un madrier, je pus gagner la terre sain et sauf; mais ce madrier avait la forme d'une croix... Un jour, cheminant avec un aut.e homme dans les chaînes de ces montagnes escarpées, je m'arrêtai pour prier devant une croix que l'on avait placée au partage de deux chemins; pendant ce temps mon compagnon continua sa route; ensuite in'étant hâté pour le rejoindre, je le trouvai qui avait été massacii:

1 D'ordinaire les Espagnols représentent la croix en posant le pouce transversale- «eni sur l'index.

• La fête de la Croix s«? célehrs» le trois;<»*n^ ¡ou? de uu¡-

par des brigands... Un autre jour, dans une querelle, atteint d'un coup d'épée, je tombai à terre sans pouvoir riposter; et lorsque tout le monde me croyait perdu, on trouva seulement la marque de l'épée sur une croix queje portais suspendue à mon cou et que l'épée avait frappée... Une autre fois, comme je chassais dans cette montagne déserte, tout-à-coup le ciel se couvrit de noirs nuages, déclara la guerre au monde avec d'épouvantables tonnerres, et déversa sur nous une pluie si épaisse qu'on eût dit des lances et des pierres; les autres chasseurs se réfugièrent sous les arbres et les broussailles, comme sous une tente de campagne, et au même instant un coup de foudre réduisit en cendres deux d'entre eux qui étaient les plus rapprochés de moi. Etonné, troublé, confus, j'allai voir ce que c'était, et je trouvai à mes côtés une croix qui est, je pense, la même qui assista à ma naissance et que je porte empreinte sur ma poitrine ; car le ciel doit m'avoir désigné par elle a manifester les effets de quelque cause secrète. — Mais bien que je ne me connaisse pas moi-même, un tel esprit m'anime, une telle âme me remplit et m'enflamme, qu'elle me donne le courage de mériter Julia, si, comme je l'espère, la noblesse acquise ne vaut pas moins que celle que l'on a eue par héritage. Voilà ce que je suis. Et bien que je pusse vous donner toute satisfaction, je suis tellement irrité de votre Langage outrageant que je ne veux ni me justifier ni entendre vos plaintes. Et puisque vous vous opposez à ce que je sois le mari de votre sœur ni sa maison, ni un couvent ne la sauveront de mes poursuites, et celle que vous m'avez refusée pour épouse je la prendrai pour dame ]. C'est ainsi que mon amour désespéré et ma patience offensée veulent châtier vos mépris et renger mon affront.

usar no.

Eusobio, où l'épée doit parler la langue doit se taire. (Ils se battent. Lisardo tombe.) Je suis blessé!

EUSEB1Ó

Quoi! vous n'êtes pas mort?

LISARDO.

Non ! et j'ai assez de forée dans le bras pour... [Il essaie de se telever et tombe de nouveau.) Hélas! \? sol se dérobe sous moi.

eusebio.

Et la vie va bientôt vous quitter.

LISARDO.

Ne permettez pas du moins que je meure sans confession.

EUSEBIO

Meurs, infâme.

LISARDO.

Ne me tuez pas, je vous en conjure par cette croix sur laquelle le Christ est mort.

1 Nous n'avons pas besoin de dire quel!* est ici la signification ûu mot aame , que nous «vons trailuil exaclcmi-n» ,

ZÜURNÉfi I, SCÈNE I. 143

KUSKBK).

Ce seul mot vous a sauvé. Lcvéz-vous. En entendant cette invoca tion, je perds toute colère et mon bras est sans force. Levez-vous.

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