SCÈNE H
Une chambre dans la maison de Curcio,
Entrent JULIA et ARMINDE.
JULIA
Laisse-moi pleurer ma liberté perdue, Arminde, et console-moi en me disant que le terme de ma vie sera le terme de mes chagrins. N'as-tu jamais vu un ruisseau tranquille traverser doucement la carra pagne, et au moment où l'on croirait qu'il ne peut plus avancer, re paraître plus vif, plus fougueux, et renverser toutes les fleurs char mantes qu'il rencontre en son passage? Eh bien! il en est de môme de mes peines et de mes ennuis: long-temps contenus dans mon cœur, ils ont fini par se frayer un passage, et s'échappent de mes yeux en larmes abondantes. Laisse-moi pleurer ia rigueur de mon père.
A1\MIXT>E.
Mais, madame, veuillez considérer...
JULIA
Est-il un sort plus heureux que de mourir de domeur? Une peine qui nous ote la vie devient une gloire; car il n'y a que les grandes j eines qui ôtent la vie.
Ai'. MIN DE.
Quel nouveau sujet de chagrin avez-yous donc?
JULIA
TTéîas î ma chère Arminde, toutes les lettres que j'avais (T/fô&ebio, fïion frère Lisardo les a trouvées dans mon secrétaire.
ARM| NDE.
Il a donc su qu'elles y étaient?
JULIA
Ainsi l'a voulu ma mauvaise étoile. Le voyant tout soucieux, je pensai qu'il avait quelques soupçons, mais je ne le croyais pas si bien instruit. Il est venu à moi tout pâle, et, d'un air à demi fà- •;hé, il m'a dit qu'il avait joué, qu'il avait perdu, et queje lui prêtasse un de mes bijoux pour retourner au jeu. J'allais aussitôt lui donner ce qu'il me demandait; mais, dans son impatience, il ne voulut pas attendre : il prit lui-même la clef, ouvrit avec une sorte d'inquiétude et de colère, et dans le premier tiroir trouva les lettres. 11 me regarda, ferma ; et, sans me dire un mot, alla trouver mon père... Tous deux, hélas! causèrent long-temps dans l'appartement de mon père; puis ils sortirent, et, à ce que m'a rapporté Octavio ils dirigèrent leurs pas vers le couvent. Tu vois maintenant que ce n'est pas sans motif que je m'afflige. Mais si l'on espère ainsi me faire oublier Eusebio, plutôt que d'entrer dans un monastère, je me donnerai moi-même la mort.
Entre EUSEBIO.
eusebio, à part.
Jamais on n'est venu avec autant d'audace, mais non plus avec autant de désespoir, chercher un refuge dans la maison de l'offensé. Avant qup Ji.il i* n'annrenne la mort de Lisardo, je voudrais lui parler; et j'oDüendrai quelque consolation dans mon malheur si avant qu'elle ne soit instruite, mon amour peut la déterminer à me suivre. Et quand elle apprends '? destinée de son frère, se voyant en mon pouvoir, il faudra bien que de %-ê ou de force elle se soumette à une nécessité inévitable. - (Uaut.) Belle Julia?
JULIA
Qu'est-ce donc? Vous ici!
EUSEBIO
C'est mon malheur et mon amour qui m'amènent, en me faisant braver tous les dangers.
JULIA
Comment avez-vous pénétré dans cette maison et tenté une si folle entreprise?
EUSEBIO
C'est que je ne crains pas de mourir.
JULIA
Que prétendez-vous ainsi?
EUSEBIO
Je veux, belle Julia, vous rendre un important service, afin que u 13
Uft LÀ DÉVOTION A LA CROIX.
votre reconnaissance accorde à mon amour une nouvelle vie, à mes désirs une nouvelle gloire. J'ai appris que ma passion offensait votre père, qu'il était instruit de notre amour, et qu'il se proposait de vous placer demain dans une autre position, afin que mon bonheur fût aussi vain que mon espoir. Si les sentimens que vous m'avez témoignés étaient réellement de l'amour; s'il est vrai que vous m'ayez aimé; s'il est vrai que vous ayez eu pour moi quelque affection, venez, partons, puisque aussi bien, vous le voyez, vous nesauriez résister a votre père. Quittez votre maison, et soyez sûre qu'ensuite tout s'arrangera aisément; car, une fois que vous serez avec moi, on sera bien obligé de se soumettre aux circonstances et de me pardonner. Vene/ ; j'ai des châteaux, pour vous garder, des gens pour vous défendre, des biens pour vous les oiïrr, et une âme pour vous adorer. Si votre amour est sincère et si vous voulez que je vive, venez, partons, ou je meurs de douleur à vos pieds.
JULIA
Ecoutez, Eusebio.
ARMINÜE.
Madame, voici mon maître qui vient.
JULIA
EUS£BIO
JULIA
Hélas !
Sort cruel et funeste I
Pourra-t-il sortir?
ARMÍND6.
Cela n'est pas possible; car déjà i on frappe à Va $j»jrtes
O douleur 1
O chagrin!... Que faire 2 11 faut vous cacher.
Et en quel lieu ?
udS^BiO»
JULi
EUSEBIO
Dans cet appartement.