SCÈNE ni
Le corridor d'un cloître. Une suite de cellules. — Il est nuit. Entre EUSEBIO.
EUSEBIO
J'ai parcouru tout le couvent sans qu'on m'ait entendu; j'ai pénétré dans vingt cellules dont la porte étroite était entrouverte, et je n'ai pu trouver encore Julia. O destin! que veux-tu de moi? Où fte conduisez-vous, incertaines espérances?... Quel silence! quelles ténèbres ! quelle horreur!... J'aperçois de la lumière dans la cellule voisine, et, si je ne m'abuse, cette religieuse, c'est Julia!... (Un rideau se lève, et l'on aperçoit Julia endormie.) Qu'est-ce donc que le sentiment que j'éprouve?... pourquoi tardé-je a lui parler?... D'où vient cet instinct qui me fait hésiter, tandis qu'un autre instinct secret me pousse vers elle avec une force irrésistible? Qu'eîh est belle sous cet humble vêtement!. . Ne serait-ce pas que chez la femme la beauté c'est la pudeur?. . Et cette beauté merveilleuse, objet désiré de mon amour, produit en moi un étrange effet : par son charme et sa grâce, elle enflamme mes sens, et par sa chasteté elle m'impose le respect. — Julia! Ah! Julia!
JULIA
Qui m'appelle?... O ciel! que vois-je?... N'est-ce pas i'ombrft 0« ma pensée qui s'est réalisée sous mes yeux?
EUSEBIO
Êtes-vous donc effrayée de me voir ?
Et comment n'essaierais-je pas de te fuir?
EUSEBIO
Arrêtez, Julia, arrêtez!
JULIA
Que veux-tu, vaine image formée de mes souvenirs, qui apparais à ma vue? N'es-tu *pas, hélas! la voix de mon imagination, le corps de ma fantaisie, le portrait de mon rêve, le fantôme qui représente mes pensées de la nuit?
EUSEBIO
Ecoute, Julia, je suis Eusebio; je vis et je suis à tes pieds; et si je pouvais n'être qu'un fantôme, une pensée, je serais toujours près de toi.
JULIA
Oui, c'est toi, c'est ta voix, et je me désabuse!... Oui, c'est toi , Eusebio... Ah! j'aimerais mieux que ce ne fût que ton image, en ce lieu que tu profanes... en ce lieu où ma vie se consume tristement!— J'ai peur, je tremble, je succombe!... Que veux-tu?... Que cherches-tu?... Que prétends-tu?... Commentas-tu pu parvenir jusqu'ici?
EUSEBIO
L'amour ose tout, et mes chagrins et tes rigueurs ont enfin triomphé de moi. Jusqu'au moment où tu t'es renfermée en ces lieux j'a. supporté ma douleur, que l'espoir soutenait; mais quand je t'ai vue perdue, j'ai bravé alors cl la loi du cloître et le respect que je devais a cet asile. Si je suis coupable, la faute n'en est pas à moi seul; toi qui l'as inspirée, tu la partages avec moi. Et le ciel ne doit pas s'irriter de mes prétentions; mes droits sont antérieurs aux siens; tu m'avais promis ta foi, et tu ne pouvais plus disposer de toimême.
JULIA
Iî est vrai, je l'avoue, ma volonté fut unie à la tienne dans des temps plus heureux; mais ici j'ai prononcé mes voeux au pied des autels, et je suis devenue l'épouse du Christ à qui j'ai donné ma main et mon coeur. Maintenant, je suis à lui, je lui appartiens: que me veux-tu?... Ketire-toi, Eusebio! va, fuis dans ce lieu désert où tu épouvantes le monde, dans ce repaire affreux où tu es sans pitié pour les hommes, sans pitié pour les femmes ! Fuis, te ilis-je ; et si ton fol amour nourrissait quelque espoir, éloigne-toi plein d'horreur, en pensant queje suis dans un asile sacré.
EUSEBIO
Ta résistance ne sert qu'à m'entîammer; et puisque je suis venu eo qaé j'ai franchi les murs du cloître, et que je suis arrivé jusqu'à toi, sache-le, ce n'est pas l'amour seul qui m'a conduit, c'est une
puissance inconnue, mystérieuse, à qui j'étais contraint d'obéir. Écoute ma prière, sois clémente pour moi, ou bien je dirai que tu m'as fait venir, que tu m'as gardé plusieurs jours dans ta cellule ; et puisque mon malheur me réduit au désespoir, je suis capable, Julia...
JUUA.
Arrête, Ensebio... Songe donc. Hélas! j'entends du bruit... on va vers la chapelle... Que faire?... Je crains, je tremble... Si l'on te voyait!... Voilà une cellule qui n'est pas habitée... Entre là, Eusebio!
eusebio , à part.
O mon amour, tu triomphes !
Julia, à part.
O mon étoile, n'achève pas ma perte!
Ils sortent.