SCÈNE I
Un terrain au milieu des montagnes.
Entre GIL, tout couvert de croix et portant une croix de grande dimension sur la poitrine.
GIL
Je viens, d'après l'ordre de Menga, couper du bois dans cette montagne; et pour ne courir aucun danger, j'ai trouvé une bonne invention. On dit qu'Eusebio est dévot à la Croix, et, en conséquence, je suis sorti tout armé de croix depuis la tête jusqu'aux pieds... Mais je parle de lui, et le voilà qui vient!... Comment pourrai-je l'éviter?... Que j'ai peur!... Espérons qu'il ne m'aura pas vu; et pour lui échapper, allons nous cacher, pendant qu'il passe, derrière cette haie d'épines .. {Il se cache derrière un buisson.) Peste! elles piquent!... Mais, vive le Christ! il vaut mieux être piqué par une épine que de risquer toute sa peau, ou d'être méprisé par quelqu'une de ces belles dames qui reçoivent tout le monde, ou d'être jaloux d'un imbécile.
Entre EUSEBIO.
EUSEBIO
Je ne sais où promener mes ennuis... Que la vie est longue, que
îa mort est lente à venir pour l'infortuné à qui pèse l'existence! O Julia, que penses-tu de ce que je me suis enfui de tes bras au moment où ils allaient m'enlacer dans leur douce chaîne?... Le principe de ma conduite n'est pas en moi, il est dans une puissance supérieure à qui j'ai obéi. Je te souhaitais avec une ardeur indicible, j'aurais trouvé en toi le bonheur; mais j'ai vu sur ton sein cette même croix qui est empreinte sur le mien, et je Tai respectée. — Ah ! Julia, puisque tous deux nous sommes nés marqués de cette •roix, il y a sans doute quelque secret mystère que Dieu seul peut connaître et comprendre.
GIL
Diable! comme ça pique!... Je n'y tiens plus.
eusebio.
il y a du monde derrière ces branchages. Qui va là?
GIL
Me voilà découvert!... C'était bien la peine!
EUSEBIO
Je vois au milieu des buissons un homme qui porte suspendu à son cou une croix. Mettons-nou3 à genoux pour accomplir mon vœu.
GIL
A qui, seigneur Eusebio, adressez-vous cette prière?... Si vous m'adorez, pourquoi m'attachez-vous? et si vous m'attachez, pourquoi m'adorez-vous?
EUSEBIO
Qui etes-vous ?
GÏL.
Quoi ! ne reconnaissez-vous pas Gil? Depuis que vous m'avez laissé ici attaché en me confiant un message, j'ai eu beau crier, personne n'est venu me délier.
Je me rappelle cependant que ce n'est pas en cet endroit que je t'ai laissé.
GIL
Il est vrai, seigneur; mais comme j'ai vu que personne ne venait, je suis parti tout de même, et, toujours attaché, je suis venu jusqu'ici d'arbre en arbre. Voilà comment s'explique mon étrange aventure.
eusebio, à part.
Il est naïf, et par lui je pourrai savoir ce qui m'intéresse. {Haut,) Gil, je te porte de l'affection depuis que j'ai causé avec toi, et j'etttends que désormais nous soyons amis.
GIL
C'est bien dit; et dès lors je ne veux olus m'en retourner auu 1*
village; je préfère rester ici, où nous serons tous des brigandeaux *. On dit qu'à ce métier on ne travaille pas de toute l'année et que l'on mène joyeuse vie.
eusebio.
Reste donc avec moi.
Entrent HIC ARDO et des Brigands qui amènent JULIA vêtue en homme
et masquée.
RICARDO
Au bas du chemin qui traverse la montagne, nous venons de faire une capture dont vous serez content, j'espère.
C'est bien... tout à l'heure... Pour le moment vous saurez, mes amis, que je viens de recruter un nouveau soldat.
RICARDO
Qui donc?
GIL
Moi, Gil. Ne me voyez-vous pas?
eusebio.
Ce paysan, malgré son air simple, connaît parfaitement tout ce pays, la montagne et la plaine, et il nous servira de guide. En ¡mire, il ira au camp ennemi et nous y servira d'espion. Vous pouvez lui donner une arquebuse et un habit,
Les voici.
gil, à part.
Ah! mon Dieu ! que je suis malheureux! me voilà embriganté 2.
eusebio.
Quel est ce gentilhomme qui se cache ainsi le visage ?
RICARDO
Nous n'avons pu lui faire déclarer ni sa patrie ni son nom, et il a dit qu'il ne le dirait qu'au capitaine.
EUSEBIO
Vous pouvez vous découvrir maintenant que vous êtes en ma pré» >ence.
JULIA
Vous Ates le capitaine?
EUSEBIO
Oui.
Ah ! Dieu !
EUSEBIO
Dites-moi, qui êtes-veus? et dans quel but êtes-vous venu?
1 loi, au lieu d'employer le mot bandoleros pour dire des brigands, Gil emploie U mol buñoleros qui signifie des marchands de beignets.
s Nous avons fabriqué le verbe embrigader pour reproduire le mot envandolear fabriqué par Calderón.
JOURNÉE lü, SCEftE 1. 171
jul; \.
Je vous le dirai quand nous serons seuls.
EUSEBIO
Que tout le monde s'éloigne. {Gil et les brigands sortent.) Maintenant nous sommes seuls, et ces arbres seuls nous entendent. Découvrez-vous donc le visage, et répondez-moi : Qui êtesvous? où allez-vous? que cherchez-vous? Parlez.
JULIA
Pour t'apprendre en même temps et qui je suis et ce queje veux, tire ton épée; et tu sauras par là que je suis quelqu'un qui est venu te tuer.
EUSEBIO
Je réponds comme je dois à cette provocation, en avouant que ta voix ne me faisait pas craindre de ta part un semblable dessein.
JULIA
éfends-toi, perfide et lâche, défends-toil et tu auras bientôt reçu le châtiment que tu mérites.
Je ne ferai que me défendre; car je ne vois pas quel intérêt je puis avoir à ta mort, ni de quel intérêt la mienne peut être pour toi. Découvre-toi donc maintenant, je te prie.
JULIA
C'est bien dit ; car dans ïes vengeances de l'honneur, l'offensé n'est satisfait qu'autant que l'offenseur connaît de qui lui vient son châtiment. {Elle se découvre.) Eh bien ! me reconnais-tu ?
EUSEBIO
Je demeure interdit. Je ne sais à quelle pensée m'arrêter. Lhré à mille doutes contraires, je suis épouvanté de ce queje vois.
JULIA
Tu m'as vue à présent?
EUSEBIO
Oui! et j'éprouve de tels sentimens à ton aspect, que tout ce que j'aurais donné il n'y a qu'un moment pour te voir, je le donnerais maintenant pour ne t'avoir pas vue. Toi, Julia, dans cette montagne?... Toi ici, sous ce déguisement profane?... Comment donc es-tu venue seule?...
JULIA
C'est la conséquence de tes mépris et de mon désabusement ; et pour que tu saches bien que rien ne peut arrêter une femme blessée dans sa fierté, écoute : Non seulement je ne me repens pas des péchés que j'ai déjà commis, mais je suis prête à en commettre d'autres.— J'ai quitté le couvent, je suis venue à la montagne, et un berger m'ayant dit que je suivais une mauvaise route, j'ai craint qu'il ne vînt à me trahir, et m'étant emparée d'un couteau qu'il portait à la. ceinture, je lui ai donné la mort.-- Le lendemain, un voyageur qui m'avait prise en croupe sur son cheval ayant voulu
absolument traverser un village où je craignais d'être vue, je l'ai tué avec ce même couteau. — J'ai passé, trois jours et trois nuits dans ce désert, n'ayant pour toute nourriture que des herbes sauvages, et pour lit que les durs rochers. — Je suis arrivée à une pauvre cabane dont l'humble toit semblait promettre le repos à mou agitation ; j'ai trouvé là un berger et sa femme qui m'ont donné une hospitalité généreuse; et cependant, voulant empêcher qu'ils ne pussent dire m'avoir vue, j'ai tué dans la montagne le berger qui m'avait accompagnée pour m'indiquer mon chemin, et puis, revenant sur mes pas, j'ai aussi tué sa femme. — Enfin ayant réfléchi que mon vêtement seul devait me dénoncer, et ayant résolu d'en changer, après diverses aventures, j'ai pu prendre les habits et les armes d'un chasseur que pendant son sommeil j'avais fait passer de vie à trépas... Voilà comme je suis venue jusqu'ici, surmontant tous les obstacles, bravant tous les périls, commettant tous les crimes.
EUSEBIO
Je te regarde avec crainte, et je t'écoute avec épouvante. O Julia! ce n'est point par mépris que je renonce à toi, c'est par respect pour le ciel qui me menace. Retourne à ton couvent; car cette croix que tu portes m'inspire une sainte terreur. — Mais quel est ce bruit?
Entrent les Brigands.
RICARDO
Capitaine, préparez-vous à vous défendre; car le seigneur Curcio et sa troupe se sont mis en campagne pour vous prendre, et les voilà qui entrent dans la montagne. De tous les villages voisins tout le monde a voulu marcher contre vous, vieillards, femmes, enfans ; et lui, pour venger son fils, il a juré qu'il vous punirait pour tous ceux que vous avez fait périr, et qu'il vous conduirait à Sena mort ou vif.
EUSEBIO
Julia, nous parlerons plus tard. Couvrez-vous le visage, et venez avec moi, si vous ne voulez pas tomber au pouvoir de votre père, qui est votre ennemi. {Aux brigands.) Soldats, c'est en ce jour qu'il faut déployer tout votre courage. Qu'aucun de vous ne faiblisse. Songez que nous avons affaire à des hommes qui ont juré notre perte, et que si nous ne mourons pas sur le champ de bataille, ils nous emmèneront dans leurs prisons, déshonorés et réservés à un Cireux supplice. Qui donc ne combattrait pas vaiLamment pour la ^ ie et pour l'honneur?... Et afin qu'ils ne pensent pas que nous les craignons, marcnons à leur rencontre ; car toujours la fortune est du parti de l'audace l.
1 Que siempre está la fortuna De parte del atrevido.
Il est impossible th ne pas voir là une imitation de la sentence de Virgile :
Audaces fortuna j'uva*
RICARDO
Les voici qui arrivent à nous.
KUSEBIO.
Préparez-vous donc, et comportez-vous vaillamment; car, vive Dieu! si j'en vois un qu** fuie ou qui recule, c'est lui d'abord que e tue, plutôt encore qu un de nos ennemis. curcio, du dehors.
J'ai aperçu caché dans la montagne le traître Eusebio; mais il ne nous échappera pas; il est perdu !
une voix, du dehors, Nous l'apercevons d'ici derrière les arbres.
JULIA
Les voilà.
Elle sort EUSKBIO.
Attendez, misérables, et bientôt la plaine ne sera qu'un ruisseau de votre sang. Marchons, vive Dieu!
RICARDO
Ces vilains, ces lâches sont en nombre infini.
curcio, du dehors.
Où le caches-tu, Eusebio ?
EUSEBIO
Je ne me cache pas, je vais à toi.
Tons sortent, et l'on entend ie bruit des arquebuses.