SCÈNE II
Un autre côté de la montagne Entre JULIA
JULIA
J'arrive à peine, et j'entends déjà les cris affreux des combattans, le cliquetis des épées, et le bruit des armes à feu que répètent au loin les échos... Mais que vois-je !... toute la troupe d'Eusebio vaincue, mise en déroute, fuit devant l'ennemi. Allons les rassembler et les ramener au combat pour secourir Eusebio, et je serai ainsi l'étonnement du monde et des siècles futurs.
Elle sort, et entre GIL, vêtu en brigand. GIL.
A. peine, pour me tirer d'affaire, me suis-je enrôlé parmi les brigands, que me voilà par cela même en danger. Quand j'étais laboureur, nous étions les battus ; et aujourd'hui narce queje suis de la bande, c'est son tour. 11 faut nécessairement que je porte le malheur avec moi, et c'est au point que si j'étais Juif, les Juifs euxmêmes ne gagneraient pas d'argent K
' Nous avons traduit ce passade en précisant davantage la pense'e ■ Que a ser yo judío, fueran Desgraciados los judíos.
Entrent MENGA, BLAS, TIRSO, et d'autres Paysaos,,
Suivons-les! suivons-les î
BLAS
TI ne faut pas qu'il en reste tant seulement un en ne.
MENGA.
En voici un qui s'est caché de ce côté.
BLAS
Mort au voleur !
GÏL.
Songez que je suis...
MENGA.
Nous voyons bien à vos habits que vous êtes un brigand.
GIL
Mes habits sont des drôles qui en ont menti.
MENGA.
Frappe-le I
BLAS
Donne-lui son affaire.
GIL
Je ne demande rien. Je vous prie seulement de remarquer.....
TIRSO
Nous n'avons rien à remarquer. N'êtes -vous pas un brigand?
GIL
Mais non : je suis Gil, voué au Christ.
Pourquoi r/e l'as-tu pas dit plus tôt.
tirso.
Pourquoi ne parlais-tu pasu
GIL
C'est qu'au contraire, voilà une heure queje me tue à vous crier <iue je suis Gil.
MENGA.
Que fais-tu là?
GIL
Ne le vois-tu pas? j'offense Dieu dans le cinquième command< ment *. Je tue a moi seul plus de monde que deux médecins dai íes grandes chaleurs de l'été.
MENGA.
Quel est ce costume?
GIL
C'est le diable !... J'en ai tué un et j'ai endossé ses habits.
MENGA.
Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas taché de sang puisque tu l'as tué?
* le cinquième commandement dit : tu ne tueras point.
JOURNEE Jll, SCÈNE Iî 175
GÍL.
Ça s'explique aisément : c'est qu'il est mort de peur. Voilà pourquoi, ^
Viens avec nous. Nous avons vaincu les brigands, ils fuient et nous les poursuivons. '
GIL
C'est que je suis bien légèrement vêtu, et je tremble de froid. Ils sortent. Entrent en combattant EUSEBIO et CURCIO. CURCIO.
Enfin, grâces au ciel, nous voila seuls. Je n'aurais pas voulu remettre a un autre le soin de ma vengeance ; je n'aurais pas voulu que tu mourusses d'une autre main que la mi&nne.
EUSEBIO
Le ciel ne m'a pas été contraire en cette circonstance, seigneur Curco, pu.squ il m a permis de vous rencontrer et de me mesurer avec vous. Et cependant je l'avoue, je ne sais pourquoi, mais vous
le T-Vu n rCT1' "Ue JC red°Ute P|US VOtre ressentiment que votre epee. Oui, bien queje pusse craindre votre courage lorsque je vous regarde je ne crains que vos cheveux blancs.
CURCIO.
Je confesse, Eusebio, que votre présence et votre voix apaisent en parue ma colère; mais n'attribuez pas a votre respect pour moi les sent.mens de crainte que vous inspire mon courage. Et nonr qu une étoile qui vous est favorable ne me détourne pas de ma vengeance, recommençons le combat; défendez-vous!
EUSEBIO
Non, seigneur Curcio, ne le croyez pas, mon cœur ne saurait éprouver aucune crainte. Mais, j'en conviens, la seule victoire que je des.re c est de me prosterner à vos pieds pour solliciter de vous JBon pardon, et pour y déposer cette épée la terreur de tant d'au
CURCIO.
Ne t'imagine pas, Eusebio, que je veuille profiter de l'avantage que tu me donnes. Je renonce également à me servir de mor îépée {// jette son epée.) Luttons ensemble à bras le corps.
Us se prennent à bras le corps et louent. EUSEBIO.
Je ne sais comment vous avez produit en moi cet étrange effet-
mats je ne sens dans mon çœ.. „tre vous ni haine ni colère è
ms prêt a verser des larmes d'attendrissement ; et pour vous ven'4
]e voudra., me donner la mort. Prenez ma vie, seigneur; vous en
fces le maître, je vous l'abandonne. en
CUHCIO.
Un homme noble, quelque injure qu'il ait reçue, ne '.rempe j*.
mais ses mains dans le sang d'un homme qui se rend à lui. Ce serait souiller sa victoire.
une voix, du dehors.
Les voilà de ce côté!
CURCIO.
Ma troupe victorieuse vient me chercher, pendant que la vôtre fuit en désordre. Je veux vous sauver; cachez-vous. J'aurais beau vouloir vous protéger, ces gens grossiers ne réécouteraient pas, et seul vous ne pourriez pas vous défendre contre eux tous.
EUSEBIO
Moi* seigneur Curcio, bien que je sois sans force contre vous, je n'ai peur de rien au monde; et si une fois je reprends mon épée, vous verrez alors quel est mon courage contre les autres.
Entrent OCTAVIO et tous les Paysans.
OCTAVIO
Depuis le fond de la vallée jusqu'au sommet de la montagne, ,out a été massacré. Le seul Eusebio qui sans doute a fui...
EUSEBIO
Tu mens, misérable; Eusebio n'a jamais fui.
tous.
C'est lui i — C'est Eusebio! — Qu'il meure!
EUSEBIO
Approchez, misérables.
CURCIO.
Attends, arrête, Octavio !
octavio.
Eh quoi ! seigneur, vous qui devriez nous exciter, c'est vous qui nous retenez !...
BLAS
Comment soutenez-vous un pareil homme?
GIL
ün homme qui a tué tout ce qu'il a pu, qui a ravagé tout le pays, et qui n'a laissé sans les toucher ni un melon ni une tille!
OCTAVIO
Eh bien! seigneur, quelle est votre intention?
CURCIO.
Écoute/. Il vaut bien mieux que nous l'emmenions prisonnier a Sçi,a. -Rendez-vous, Eusebio; je vous promets, foi. de gentilhomme, ma protection ; je vous jure que, malgré le passé, je serai votre défenseur.
EUSEBIO
3e me serais rendu au seigneur Curcio; mais je ne me rendra, pas au chef de ces hommes. Tout à l'heure c'était respect: maintenant ce serait crainte.
JOURNEE lit, SCÈNE III. r/1
TOUS
Qu'il meure! qu'il meure!
CURCIO.
Remarquez, mes amis....
OCTAVIO
Quoi! vous le défendez!... Vous nous trahissez!
CURCIO.
Moi, trahir!.., On me soupçonne!... Hélas! vous voyez, Eusebio ; je voudrais en vain vous sauver!
eusebio.
Otez-vous de devant moi, seigneur Curcio; ôtez-vous, de grâce, car votre présence me trouble, et votre personne serait le bouclier de ces hommes.
Il sort en se ballant contre tous. Ils le poursuivent. CCIICIO.
Oh ! si je pouvais aux dépens de ma vie sauver la tienne, Eusebio!... Le voilà dans la montagne... Il descend vers la vallée... 11 est couvert de blessures... Volons à son secours... car il me semble que ce sang qui coule est le mien. Autrement il ne m'appellerait pas... ou je n'entendrais pas sa voix!
Il sort.