‹ ThéâtreChapitre 64 sur 112 · M EN DO · texte numérisé non relu

M EN DO

Sur quoi?

NUÑO

Sur ce que la faim aiguise l'esprit.

M EX do.

Imbécile l est-ce que j'ai faim, moi?

Ne vous fâchez point; car si vous n'avez pas faim, la faim peut vous venir. Il est déjà trois heures de l'après-midi, et je suis sûr que, pour enlever les taches, il n'y a pas de pierre blanche qui fût meilleure que votre salive et la mienne.

MENOO.

Et tu crois que cela suffit pour que, moi, j'aie faim? Que la canaille éprouve le besoin de la faim, à îa bonne heure! mais nous ne sommes pas tous de même espèce, et un gentilhomme peut fort bien se passer de dîner.

NUÑO

Oh! alors, que ne suis-je gentilhomme!

MENDO.

Mais ne me parle plus de tout cela; nous voici dans la rue d'Isabelle.

NUÑO

Pourquoi donc, mon seigneur, aimant Isabelle d'un amour si constant et si dévoué, ne la demandez-vous pas à son père? De cette manière, vous et son père vous auriez enfin chacun ce qui vous manque; vous, de quoi dîner; et lui, des petits-fils gentilshommes.

MENDO.

Ne me parle jamais de cela, Ñuño. Eh quoi! l'argent aurait tant de pouvoir sur moi, que je m'abaissasse jusqu'à m'allier à un rustre 1

NUÑO

Je pensais, au contraire, qu'il n'y avait rien de plus commode pour un gendre que d'avoir un tel beau-père; car avec les autres, dit-on, un gendre risque plus d'un choc K Et d'ailleurs, si vous ne voulez pas vous marier, pourquoi toutes ces démonstrations d'amour?

' Nijdo joue ici sur le double sens du mot llano, qui veut dire 1" rustre, cl 1 •' îtrratn *n» I! nous a été impossible de reproduire celte grâce.

MENDO.

Eh bien! sans queje me marie, est-ce qu'il n'y a pas dix couvens à Burgos où l'on peut la conduire lorsque ma fantaisie sera passée? — Regarde si par hasard tu l'aperçois.

NUÑO

Je crains que Pedro Crespo ne vienne à me voir.

MENDO.

Qui s'aviserait de te toucher? N'es-tu pas à mon service? Allons, fais ce que t'ordonne ton maître.

NUÑO

J'obéis, quoique je ne m'asseye pas à table avec lui K

MENDO.

Ces valets ont toujours quelque proverbe à la bouche !

NÜÑO.

Bonne nouvelle! La voilà qui s'avance avec sa cousine Inès, derrière la jalousie.

MENDO.

Dis plutôt que le soleil couronné de diamans se montre aujourd'hui pour la seconde fois à l'horizon.

ISABELLE et INÈS paraissent à la fenêtre.

INES.

Viens, ma cousine, viens sans crainte à la fenêtre ; tu verras l'entrée des soldais.

ISABELLE

Ne me parle pas, je te prie, de me mettre à la fenêtre alors que cet homme est dans la rue; car tu sais, Inès, combien il me déplaît de le voir là.

INÈS

C'est de sa part une singulière manie, que de te faire la cour avec tant d'empressement.

ISABELLE

Ce sont là toutes mes bonr/¿s fortunes.

INÈS

Tu as tort, selon moi, de t'en affliger.

ISABELÎEv.

Que veux- tu que je fasse?

IN iv

Il vaudrait mieux t'en amuser.

ISABELLE

Tu veux que je m'amuse de mes ennuis î

MENDO.

Jusqu'à ce moment j'aurais juré, foi de gentilhomme, — et ce serment est sacré, — que le jour ne s'était point levé encore. Qu'y

1 Allusion maligne an proverbe espagnol : « Haz lo que manda tu amo, y siéntate con $1 á esa. » Fais ce que l'ordonne ton maître, cl lu l'assiéras à table avec lui.

a-t-il d'étonnant à cela? Le jour est annoncé par l'aurore, et je vois deux aurores briller à la fois.

ISABELLE

Je vous l'ai déjà dit bien souvent, seigneur Mendo, vous dépensez en vain votre galanterie, et vous n'en serez pas plus avancé quand vous viendrez tous les jours soupirer follement dans ma rue et près de ma maison.

MENDO,

Si les jolies femmes savaient combien les embellit ia colère, le mépris, le dédain et l'injure, elles ne voudraient jamais d'autre ornement. Sur ma vie, vous êtes adorable; dites, dites-moi tout ce que peut vous inspirer la fureur.

ISABELLE

Puisque vous n'êtes pas plus touché de mes paroles, don Mendo, je vous témoignerai mon ennui d'une autre façon. — Viens, Inès, rentrons , et donne-lui de la fenêtre sur le nez.

Elle se relire.

INÈS

Seigneur chevalier errant, qui ne cherchez les aventures qu'avec des femmes, parce que vous seriez embarrassé si vous aviez en face d'autres adversaires, —que l'amour vous assiste et vous console!

Elle se retire.

MENDO.

Charmante Inès, la beauté est toujours maîtresse d'agir comme il lui plaît. — Nuïïo?

NUÑO

Quand on est pauvre, on ne doit espérer que des mépris. Entre PEDRO CRESPO.

CRESPO

Eh quoi! je ne puis jamais ni rentrer ni sortir sans voir ce méchant hobereau se promener gravement de long en large dans ma rue!

Voilà Pedro Crespo qui arrive.

MENDO.

Allons de l'autre côté; car ce paysan est des plus matoir

Entre JUAN.

JUAN

Quoi donc! verrai-je toujours ce fantôme rôder près de notre porte, avec ses plumes et ses gants?

NUÑO

Bon ! voilà que son lils vient par ici.

MENDO.

Tiens-toi ferme et ne te trouble pas.

CRESPO

Ah', c'est, mon (Ils!

JUAN

Je vois mon père qui s'avance.

MENDO.

Dissimulons avec adresse. {Haut.) Pedro Crespo, Dieu vous garde!

CRESPO

Dieu vous garde pareillement! {Don Mendo et Ñuño s'en vont.) Le gentillâtre s'obstine; un de ces jours je l'arrangerai de manière qu'il s'en souvienne.

juan, à part.

A la fin, je me fâcherai... {Haut.) D'où venez-vous ainsi, mon père?

CRESPO

Je reviens de l'aire. A la nuit tombante, je suis allé voir la moisson. Les gerbes sont superbes, magnifiques; c'est au point que, de loin, on dirait des montagnes d'or, et cet or est du plus fin, car toutes les puissances du ciel en ont vérifié le titre. Le vent est propice : tandis que son souffle léger chasse la paille d'un côté, le grain reste de l'autre; et ainsi chaque chose prend naturellement sa place selon sa valeur et son poids. Oh! plaise à Dieu que j'aie pu l'enserrer tout dans mes greniers, avant qu'un malencontreux orage me le gâte et me l'emporte! — Et toi, mon garçon, qu'as-tu fait?

JUAN

Je ne sais trop comment vous dire cela; je crains de vous fâcher. J'ai joué dans ma soirée deux parties de paume, et je les ai perdues toutes deux.

CRESPO

Il n'y a pas de mal, si îu as payé.

JUAN

Je n'ai pas payé par la raison que je n'avais pas assez d'argent sur moi. Aussi, monseigneur, je venais vous prier...

CRESPO

Avant d'achever, écoute-moi. Il y a deux choses que tu dois toujours éviter soigneusement : la première, de promettre ce que tu es incertain de pouvoir tenir; et l'autre, de jouer plus d'argent que tu n'en as par-devers toi; car, si par un accident quelconque, tu venais à ne pouvoir remplir ton engagement, ta réputation en souffrirait.

JUAN

Mon père, le conseil est digne de vous, et je l'estime pour ce qu'il vaut; mais, en retour, permettez que je vous en donne un autre : «N'offrez jamais de conseils à celui qui ne vous demande que de 'argent! »

CRESPO

Bien, mon p;;irço:! ï tu as bien répliqué.

Entre LE SRRGEINT.

LE SERGENT

N'est-ce pas ici que demeure Pedro Crespo?

crespo.

Qu'y a-t-iî pour votre service?

le sergent.

Je porte chez lui les effets de don Alvar de Atayde. C'est le capitaine de la compagnie qui est arrivée ce soir, et qui prend ses logemens à Zalamea.

CRESPO

N'ajoutez pas un mot, cela suffit ; car dès qu'il s'agit de servir le roi ou les chefs de ses troupes, j'oiïre de grand cœur et ma maison et tout mon bien. En attendant qu'on lui prépare un appartement, posez-là ses effets, et veuillez lui dire qu'il vienne quand il lui plaira, que tout ici est à son service.

LE SERGENT

11 va venir à l'instant même.

11 sort.

JUAN

Comment, mon père, riche comme vous l'êtes, pouvez-vous vous soumettre à loger ainsi chez vous des gens de guerre?

CRKSFO.

Et comment veux-tu queje m'en exempte?

Il n'y aurait qu'à acheter des lettres de noblesse.

CRESPO

Dis-moi, sur ta vie, est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui ignore que, si je suis de race honnête, je n'en suis pas moins un simple roturier?... Non certes... Que me servirait-il donc d'acheter du roi des lettres de noblesse, si je ne puis acheter en même temps de nobles ancêtres? Dira-t-on alors que je vaux mieux qu'à cette heure? Non, ce serait une sottise. Eh bien ! que dira-t-on? Que je suis devenu noble pour cinq ou six mille réaux; et cela, c'est de l'argent, ce n'est pas de l'honneur, car l'honneur ne s'achète pas... Veux-tu un exemple à ce propos? en voici un, il est un peu trivial, mais n'importe I Un homme est chauve depuis des années; à la fin, il prend perruque... Crois-tu que dans l'opinion de tous ceux qui !e connaissent il ait cessé d'être chauve? Nullement. Aussi que dit-on quand il passe? « Un tel a une perruque fort bien faite.» Que gagnet-il donc à ce qu'on ne voie pas sa tête dépouillée de cheveux, si tout le monde sait qu'il est chauve?

JUAN

Ce qu'il y gagne, mon père? — Il y gagne qu'il se délivre d'une incommodité, qu'il remédie ¿ un mal autant que possible; qu'il se garantit du soleil, du froid, du vent.

CRESPO

Non pas! je ne veux pas d'honneur postiche, et ma maison restera ce qu'elle est. Vilains étaient mes aïeux et mon père, vilains seront mes enfans. — Appelle ta sœur.

JUAN

La voici î

Entrent ISABELLE et INÈS CRESPO.

Ma fille, le roi, notre seigneur (le ciel le conserve de longues années! ), se rend à Lisbonne, où il va se faire couronner comme roi légitime de Portugal , et, à cet effet, les troupes se dirigent sur cette ville avec tout l'appareil militaire. 11 n'est pas jusqu'au vieux terce de Flandre qui ne soit à cette occasion revenu en Castille. Il a pour chef un certain don Lope qui, dit-on, est le Mars espagnol. Or, nous allons avoir dès aujourd'hui des soldats dans la maison... il importe qu'ils ne te voient pas; et ainsi, ma fille, retire-toi là-haut, sans retard, dans l'appartement que j'occupais.

ISABELLE

Je venais, mon père, vous en demander la permission. Je n'ignore pas qu'en me tenant ici, je serais exposée à entendre mille propos déplacés. Ma cousine et moi, nous resterons ensemble Là-haut sans que personne nous voie, pas même le soleil.

CRESPO

Dieu vous garde! — Pour toi, Juanito1, tiens-toi ici. Tu recevras nos hôtes de ton mieux, tandis que je vais par la maison chercher de quoi les régaler.

Crespo sort ISABELLE.

Allons-nous-en, Inès!

INÈS

Marchons, ma cousine. Mais c'est, à mon gré, une folie, que de vouloir garder une femme, si elle ne veut pas se garder elle-même.

Elles sortent.

Entrent LE CAPITAINE et LE SERGENT.

LE SERGENT

Monseigneur, voici la maison.

LE CAPITAINE

Va tout de suite chercher mes effets au corps de garde.

Non pas, je vais d*abord savoir des nouvelles de notre petite villageoise.

Il sort.

JUAN

Soyez le bienvenu dans cette maison, seigneur; nous sommes trop

1 Juanito, diminutif de Juan.

JOWKNÉE 1, SCÈNE II. 199

heureux d'y recevoir un cavalier aussi noble que vous le paraissez. [A part.) Quel air galant! queiie bonne mine! que j'aimerais l'habit militaire!

LE CAPITAINE

Je suis charmé de faire connaissance avec vous.

JUAN

Vous excuserez si la maison n'est pas plus belle; mon père aurait bien voulu qu'elle fût aujourd'hui un palais. Il est allé vous chercher des provisions, avec le désir de vous traiter le mieux possible, et moi, je vais veiller à ce qu'on dispose votre appartement.

LE CAPITAINE

Je suis fort sensible à tant de bonne volonté.

JUAN

Je me mets à vos pieds.

Il sort Entre LE SERGENT.

LE CAPITAINE

Qu'y a-t-il, sergent? Aurais-tu déjà vu la villageoise?

Vive le Christ! j'ai fouillé dans cette intention l'appartement et la cuisine, et je ne l'ai pas aperçue.

LE CAPITAINE

Sans doute que ce vieux vilain la tient à l'écart.

LE SERGENT

Je me suis îniormé d'elle à une servante, et j'ai appris que son père la tenait dans l'appartement au-dessus, et qu'il lui était défendu de descendre... Le rustre est fort soupçonneux.

LE CAPITAINE

Tous ces rustres sont les mêmes. À quoi cela l'avancera-t-il, celuici, avec moi? Si j'avais vu sa fille en toute liberté, je n!en aurais fait aucun cas; mais seulement parce que le vieux a voulu me le cacher, vive Dieu! je brûle de pénétrer où elle est.

LE SERGENT

Alors comment nous y prendre, monseigneur? Par quel moyen arriver jusqu'à elle sans exciter de soupçons?

LE CAPITAINE

Je ne veux pas en avoir le démenti... il nous faut trouver une ruse.

LE SERGENT

Il n'est pas besoin de se tourmenter la tête avec des gens de cette espèce ; la première ruse venue sera toujours assez bonne pour eux.

LE CAPITAINE

Il me vient une idée... écoute.

LE S»fto£iiï,

Qu'est-ce? parlez.

LE CAPITAINE

Tu feras semblant de... mais non, voici un soldat qui est plus dégourdi, et qui jouera mieux ce rôle.

Entrent REBOLLEDO et L'ÉTINCELLE.

REBOLLEDO.

Je viens exprès en parler au capitaine, et nous verrons si je suis en tout malheureux.

l'étincelle.

Songe à lui parler d'une manière convenable et avec mesure ; c'est assez de folies.

REBOLLEDO.

Prête-moi un peu de ta sagesse.

l'étincelle.

Quoique je n'en aie pas beaucoup, elle ne te serait pas inutile.

REBOLLEDO.

Pendant queje lui parle, attends-rnoi là un moment. (Au Capitaine.) Je venais, monseigneur, vous prier...

LE CAPITAINE

Je suis prêt, vive Dieu ! à faire pour toi tout ce que je pourrai, Rebolledo, car j'aime ta bonne grâce et ton courage.

LE SERGENT

C'est un excellent soldat.

LE CAPITAINE

Eh bien ! mon brave, de quoi s'agit-il?

REBOLLEDO.

Mon capitaine, j'ai perdu tout l'argent que j'avais, que j'ai eu et que j'aurai jamais, et me voila ruiné pour le présent, le passé et l'avenir. Je venais vous prier de dire à l'enseigne de me donner aujourd'hui comme indemnité...

LE CAPITAINE

Achève; que désires-tu?

REBOLLEDO.

Que l'enseigne me donne la préférence pour tenir le jeu de la compagnie; car enfin j'ai des obligations à remplir, et je suis un honnête homme.

LE CAPITAINE

Cela me semble fort juste, et je ferai dire à l'enseigne que je veux qu'il en soit ainsi.

l'étincelle, à part.

Le capitaine a Pair de consentir... Oh ! si je pouvais me voir à la tête des jeux!'

REBOLLEDO.

Je me charge de la commission, monseigneur.

LE CAPITAINE

Auparavant, un mot. J'ai besoin de toi pour l'exécution d'un cer tain projet que j'ai à cœur.

REBOLLEDO.

Qu'attendez-vous donc? Plus tôt j'en serai instruit, plus tôt il sera exécuté.

Écoute. Je voudrais qu'on montât dans cet appartement d'en-haut pour voir s'il s'y trouve une personne qui essaie de se cacher demoi.

REBOLLEDO.

Eh bien! pourquoi n'y montez-vous pas?

LE CAPITAINE

Non, il me faut un prétexte, un moyen d'excuse.,. Je vais faire semblant d'avoir querelle avec toi; tu fuiras en courant de ce côté; alors, furieux, je tirerai l'épée, et toi, éperdu, tu entreras dans l'appartement de la personne que l'on me cache et que je cherche.

REBOLLEDO.

C'est entendu.

l'étincelle, à part.

Allons, puisque Rebolledo cause ainsi avec le capitaine, il est sur que nous avons les jeux.

rebolledo, jouant la mauvaise humeur.

Vive Dieu ! dire qu'on a accordé ce que je demande à des escrocs, à des poules mouillées, à des misérables! et aujourd'hui qu'un homme d'honneur se met sur les rangs, on le lui refuse ! l'étincelle, à part.

Voilà— t— il pas que sa folie le prend !

LE CAPITAINE

Comment oses-tu me parler de la sorte?

rebolledo.

On a bien le droit de se fâcher quand on a raison !

le capitaine.

Non, tu ne l'as pas, ce droit; baisse le ton, je te prie, et rends grâces au ciel que je ne punisse pas ton insolence.

REBOLLEDO.

Vous êtes mon capitaine, c'est pour cela queje me tais. *ïais, jour de Dieu! si j'avais en main mon escopette...

Eh bien I que me ferais-tu ?

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