M EN
Qui t'a dit tout cela?
NUÑO
Tout ça m'a été dit par Ginète sa servante.
MENDO.
Ainsi, le capitaine, à la suite de cette querelle, vraie ou feinte, qu'il a eue dans sa maison, s'est mis à faire la cour à Isabelle?
NUÑO
Et de telle manière, qu'il ne s'allume pas plus de feu chez lui que chez vous. Il ne quitte plus sa porte, et à tout moment il lui envoie des messages. Un méchant petit soldat son confident ne fait qu'aller et venir.
MENDO.
Tais-toi; en voilà assez. En voilà môme trop. Je ne saurais en digérer autant à la fois.
NUÑO
Je le crois bien! avec un estomac aussi affaibli!
MENDO.
Allons, Ñuño, causons sérieusement.
NUÑO
Plût à Dieu que ce fût une plaisanterie!
MENDO.
Et comment lui répond Isabelle?
NUÑO
Comme à vous. Isabelle est une divinité du ciel, et les vapeurs grossières d'ici-bas n'arrivent pas jusqu'à elle.
mendo, lui donnant un soufflet.
Voilà pour toi, maraud : attrape!
NUÑO
• Et vous, puissiez-vous attraper un bon mal de dents! car vous m'en avez cas?é deux. Mais, après tout, vous avez bienfait; carees meubles-là sont inutiles a votre service. — Voici le capitaine.
MENDO.
Vive Dieu! si je ne considérais l'honneur d'Isabelle, je voul l'aurais bientôt expédié.
JOURNEE II, SCENE i. 209
Prenez garde à vous !
Entrent LE CAPITAINE, LE SERGENT et REBOLLEDO. MEXDO.
Éloignons-nous pour écouter. Viens avec moi par ici.
Mcndo oi Nuùo vont de l'autre côté du lliéàlre LE CAPITAINE.
Ce que je sens, ce que j'éprouve, ce n'est pas de la rage, c'est de la fureur.
REBOLLEDO.
Plût à Dieu, seigneur, que vous n'eussiez jamais vu cette jolie villageoise qui vous coûte tant de chagrins!
LE CAPITAINE
Que t'a dit sa suivante?
REBOLLEDO.
Vous savez ses réponses ordinaires.
mendo, à Ñuño.
C'est décidé, mon cher. Et puisque voici la nuit qui étend au loin ses voiles sombres, je ne dois pas réfléchir davantage au parti que prendra ma prudence. Viens me donner mes armes.
NUÑ0.
Eh quoi ! seigneur, quelles autres armes avez-vous, que celles qui sont peintes sur un carreau de faïence bleue *, au-dessus de la porte de votre maison?
MENDO.
Dans ma sellerie, je pense, nous trouverons quelque chose de convenable.
NUÑ0.
Partons sans que le capitaine nous aperçoive.
Mendo et N. fio sortent.
, LE CAPITAINE
Est-il possible qu'une petite paysanne ait tant de fierté! Ne pas daigner me répondre un mot agréable!
LE SERGENT
Les femmes de ce genre, seigneur, ne s'éprennent guère des hommes tels que vous; elles écouteraient plus volontiers un rustre qui leur conterait fleurettes. Vos regrets, d'ailleurs, sont bien gratuits. Ne partons-nous pas demain? et comment voulez-vous, en un seul jour, en venir à bout?
LE CAPITAINE
En un jour le soleil éclaire le monde et disparaît ; en un jour on
1 Comme Nnfio se raille constamment de son maître, il veut dire, sans doute, qu2 ce» lni-ci, alin d'épargner la main d'œuvre, avait fait peindre ses armes sur nu carreau pro pre à fa;ifc des cononarliinens.
bouleverse un état; en un jour des pierres se changent en un noble émricc: en un jour l'on gagne ou l'on perd une bataille; en un jour ta jner s agite et se calme; en un jour l'homme naît et meurt: pourquoi donc mon amour ne pourrait-il pas aussi en un jour briller et s'éteindre comme le soleil, traverser une révolution comme an état» s'élever entièrement comme un édifice, éprouver les alternatives de la défaite et de la victoire, se montrer comme la mer orageux et tranquille, et enfin vivre et mourir comme un être doué de sentiment? Et puisqu'un seul jour a suffi pour me rendre si à plaindre, pourquoi un seul jour ne suffirait-il pas pour me rendre le plus heureux des hommes? Serait-ce à dire que le bien est plus difficile à venir que le mal?
Quoi? pour l'avoir vue une seule fois vous êtes pris à ce point!
LE CAPITAINE
N'est-ce donc pas assez de l'avoir vue une fois? Une seule étincelle suffit pour causer un incendie. Un seul moment suffit pour qu'un volcan s'entr'ouvre et lance au loin des torrens de soufre et de flammes. Un seul moment suffit pour que le tonnerre brise et renverse tout ce qu'il trouve sur son passage. Un seul moment suffit pour que le canon éclate en vomissant l'horreur et la mort. Pourquoi donc un moment ne suffirait-il pas aussi à l'amour pour causer les mêmes ravages que l'incendie, le volcan, la foudre, et le canon?
LE SERGENT
Ne disiez-vous pas ce matin qu'une paysanne n'était jamais belle à vos yeux?
LE CAPITAINE
Oui, et c'est cette confiance qui m'a perdu; car lorsqu'on sait que l'on va courir un danger, on l'évite en se tenant sur la défensive; mais si l'on croit n'avoir rien à craindre, on va sans précautions, et l'on est pris au dépourvu. Je m'attendais à trouver une paysanne, et c'est une divinité qui s'oflVe à ma vue. Il est tout simple que j'aie succombé. Jamais je n'ai rien vu d'aussi parfait, d'aussi divin. Je ne sais ce que je ne ferais pas pour la voir.
REBOLLEDO.
Nous avons dans la compagnie un soldat qui chante dans la perfection, et l'Étincelle, qui est mon prévôt des jeux, est la première femme du monde pour les chansons d'amour. Allons, monseigneur, faire de la musique, chanter et danser sous ses fenêtres. Par ce moyen vous pourrez la voir et même lui parler.
LE CAPITAINE
C'est que don Lope de Figucroa est logé dans sa maison, et je n< voudrais pas l'éveiller.
REBOLLEDO.
Soyez tranquille, sa jambe ne le laisse pas dormir. Après tout,
JOURNÉE II, SCÈNE 1!. 2àv
seigneur*-, au pis aller, c'est nous qu'on accusera. II vous esî fac» • de ne pas vous compromettre. Vous n'avez qu'à venir déguisé ^armi les chanteurs.
LE CAPITAINE
II y aurait beaucoup à dire à cela; mais la passion l'emporte Ainsi, tenez-vous tous prêts pour ce soir. Seulement, aue ie ne sois pas censé en avoir donné l'ordre. — Ah! Isabelle, que de soucis tu me causes!
Le capitaine et le sergent sortent.
Entre L ÉTINCELLE.
l'étincelle.
Un moment, s'il te plaît.
rebolledo.
Qu'est-ce donc?
l'étincelle.
C'est un pauvre diablea qui je viens de faire une égratignure au visage.
REBOLLEDO.
Et quel a été le motif de la querelle ?
l'étincelle.
Il a voulu me tricher, me soutenant pendant deux heures qu'il avait fait un coup que j'avais bien vu qu'il n'avait pas fait. A la fin je me suis fâchée, et je lui ai parlé avec ceci. [Elle montre un poignard.) Mais pendant qu'on le panse chez le barbier, allons au corps de garde, et la, je te raconterai l'affaire.
REBOLLEDO.
J'aime à te voir bien disposée lorsque je suis en train.
Tant mieux!... Voici mes castagnettes; que veux-tu que je chante?
REBOLLEDO.
Ce sera pour ce soir, et la musique doit être complète. Mais ne nous arrêtons pas davantage; allons au corps de garde.
l'étincelle.
Je veux qu'on se souvienne de moi dans le monde et que Ton parle long-temps de l'Étincelle.
Ils sortent.