FAB
Qu'est ceci, Celia? Depuis quand a-t-on pris l'habitude de laisser cette porte ouverte?
laura.
C'est que, seigneur, Marcela est venue me voir; et comme cette porte est près d'une maison où elle était, j'ai commandé qu'on l'ouvrît. Vous l'eussiez trouvée fermée autrement. — Voici mon amie.
FABIO
Pardonnez, belle Marcela; comme il est déjà nuit, je ne vous voyais pas. — Apporte-nous de la lumière, Celia.
J'CHI&NFJS II i SCENE I. *9
CPU A.
J'y cours, monseigneur.
Elle sort.
laïra, à part.
Tout mon cœur est troublé !
fabio, à Marcela.
Quel heureux motif a valu aujourd'hui à ma fille votre visite?
MARCELA.
J'ai entendu parler de la tristesse de Laura, et je me suis empressée de venir la voir, afin d'essayer d'adoucir sa peine.
laura.
De quoi je lui suis bien obligée, certainement, car on reçoit quelquefois des visites dont on se serait fort bien passé.
fabio, à Laura.
Allons, tu vas mieux, ce me semble. [A Marcela.) C'est à vous, madame, qu'elle le doit. — (Appelant.) Holà, des flambeaux I
Enlre CELIA.
CELIA
Les voici, monseigneur.
Elle pose les flambeaux sur un buffet.
Entre HERRERA.
herrera, à Marcela.
Il est huit heures et demie, madame, l'heure de nous retirer à la maison. Vous m'avez commandé de vous venir chercher à la nuit tombante.
márcela, bas, à Laura.
Il me peine, ma chère, de te laisser au milieu de ces ennuis.
laura, bas, à Marcela.
Je reste pour payer la faute d'autrui.
márcela, de même.
J'espère que cela finira heureusement.
laura, de marne.
Je le souhaite.
herrera.
Eh bien! madame, vous m'avez commandé de venir vous chercher à la nuit tombante.
FABIO
Permettez, madame, que je vous accompagne.
Il est inutile, seigneur, que vous vous dérangiez. Restez avec Dieu
laura, bas, à Marcela.
11 vaut mieux que tu laisses aller mon père avec toi, pour que ce cavalier puisse sortir.
30 MAISON A DEUX FOUTES.
MARCELA.
En vérité, seigneur, je crains que cela ne vous gène, et je n'ose accepter votre offre.
FABIO
Nullement, madame ; je tiens à aller avec vous.
MARCELA.
Puisque vous voulez absolument m'accorder cet Honneur, il serait peu gracieux à moi de me refuser à une telle ceurtoisie.
FABIO
Veuillez me donner votre main.
MARCELA.
Vous êtes trop galant. Volontiers.
Sortent Fabio, Marcela, Herrera et Silvia LAURA.
Ah! Celia, dis-moi; dis-moi, y a-t-il une situation plus cruelle que la mienne?... Personne ne croirait que l'homme que je tiens ici renfermé m'est inconnu. Et lui, s'il me voit, ne penseï a-t-il pas qu'il a été trompé, et que Marcela n'est pas la maîtresse de la maison ?
CELÏA.
11 est facile de parer à tout cela, grâces à l'absence de mon maître. Retirez-vous un moment. Je ferai sortir de là ce cavalier, et il ne s'en ira pas détrompé, puisqu'il s'en ira sans voir ni vous ni Marcela.
LAURA
Tu as raison, je te laisse; ouvre-lui au plus tôt. — Ma£s non, il me semble que j'ai entendu du bruit dans la salle voisine.
CELIA
Autre embarras î
Ah î Laura !
Entre DON FELIX.
DON FÉLIX
LAURA
Quoi ! vous !. .. Déjà ! don Félix !
DON FÉLIX
Oui, Laura. A peine le jour a-t-il commencé à disparaître, que j'ai accouru me poster dans votre rue. Un vif désir rend impatient, j'ai vu ma sœur sortir d'ici accompagnée de votre père, et je me suis enhardi a entrer; car notre raccommodement m'inspire tant de joie, que je n'ai pas voulu tarder un moment à vous voir radoucie à mon égard.
LAURA
Vous avez eu tort, don Félix. A peine m'avez-vous délivrée d'un chagrin, que vous m'en donnez un autre. (A part.) Je ne sais que lui dire, et n'ai pas la force de parler. {Haut.) Pourquoi avez-vous pénétré ici imprudemment, sans considérer que d'un moment à l'autre mon père peut rentrer?
JOURKÉti II, SCÈNE I. 31
J'ai voulu seulement vous dire, Laura, que j'attends dans la rue qu'il soit l'heure de vous parler, pour qu'après vous ne me disiez pas que je viens d'une autre maison lorsque je viens vous voir. Ainsi je retourne à mon poste. '
Laura.
Oui, retournez-y, et au plus tôt. Quand mon père sera rentré et retiré dans son appartement, nous pourrons causer à notre aise. Je suis troublée... Je crois qu'il soupçonne notre amour... Tous ces jours-ci il n'a fait qu'aller et venir, et même tout-à -l'heure il a pris la clef de cette porte. (A part.) 11 fallait bien mentir pour assurer la sortie de ce cavalier qui est là.
DON FÉLIX
Afin de dissiper vos craintes, je m'en vais. — Je serai dans la rue.
fabio, du dehors.
Holà! qu'on m'éclaire!
LAURA
Ciel i voici mon père !
Oui, madame, c'est lui \
Eh bien! Laura?
Quand je vous le disais !
CELIA
Celia prend un flambeau et sort.
DON FÉLIX
LAURA
DON FÉLIX
Puisque votre père a pris la clef de cette porte, je n'ai plus par du sortir. Ainsi je vais me cacher dans cette pièce.
Il ouvre la porte de la pièce voisine où est Lisarclo. Laura l'empêche d'y entrer-
LAURA
Non ! n'entrez pas par là, don Félix.
DON FÉLIX
Pourquoi?
LAURA
Parce que mon père passe toujours une partie de la huit à onhe dans cette chambre.
don fs:îjx.
Vive Dieu! cela n'est pas. Vous avez un autre motif pour mVtKpêcher d'entrer; et ce motif, je le sais. J'ai vu 5a, là-dedans* ea entr'ouvrant la porte, a travers l'obscurité, — un homme!
LAURA
Vous vous trompez, don Félix.
DON FÉLIX
J'en suis certain, madame ; il y a là un homme et cet homme, je veux le voir.
LAURA
En vérité, tous êtes dans l'erreur.
DON FEUX
Laissez-moi voir alors.
LAURA
De grâce, don Félix, voici mon père qui entre.
don félix, à 'part.
Malheureux que je suis! quelle horrible position i Si je fais du bruit, j'apprends à Fabio son outrage; si je me tais, je soutire le mien,
Enlre FABIO.
FABIO
Vous ici, don Félix, à cette heure?
laura, bas, à don Félix.
Songez, pour Dieu i à votre conduite. Vous êtes cavalier, ménagez
l'honneur d'une femme.
don félix, bas, à Laura.
Vous me connaissez et n'avez rien à craindre. {Haut.) Je venais chercher ma sœur. On m'a dit qu'elle était chez vous.
FABIO
Je viens de la laisser à sa porte. Je lui ai servi àVéciiyer.
laura.
C'est, mon père, ce que je répondais au seigneur don Félix.
DON FÉLIX
Dieu vous garde, seigneur, pour l'insigne honneur que vous avez fait à ma sœur!
FABIO
J'ai été moi-même trop honore... Elle vous attend chez vous.
DON FÉLIX
2e vais la rejoindre. (A part.) Je ne sais que résoudre... Rester ici, sottise; me retirer en y laissant un homme, folie; troubler la maison pour cet homme, indignité ; l'attendre dans la rue, impossible ; il a deux portes, et je suis seul. Oh ! que n'ai-je amené avec moi Lisardo, ce véritable ami !... Mais j'ai un moyen de tout savoir. [Haut.) Demeurez avec Dieu!
FABIO
Qu'il vous protege également!
LAURA
Je lui adresse le même souhait.
don félix, à part.
Vive Dieu! nous verrons aujourd'hui s'il est vrai que la fortune aide a l'audace. ai¿pnwptt-«*
FABIO
Celui» éclaire vite à don Félix.
cWIBNÉE II, SCENE I. 33
CELIA
i? est déjà bien loin
311e sort après avoir pris un flamLeAJ.
fabio, prévint l'autre flambeau.
Viens avec moi, Laura; j'ai à te parler seul à seul.
laura, à part.
Ciel! qu'a-t-il donc à me dire? Comment tout cela finira-t-il? fabio, faisant mine d'aller vers la chambre où est Lisardv. Viens par ici.
laura, à part.
Jésus! Jésus!
fabio. allant d'un autre côté.
Non, allons par là, plutôt.
LAURA
O mon Dieu!... je suis sauvée... au moins pour le moment.
Fabio et Laura sortent.
Entre CELIA, un flambeau à la main.
Don Félix a disparu en un moment, sans attendre que je descendisse pour lui éclairer. Je devine son intention. 11 veut se trouver le plus tôt possible à la porte de l'autre rue. Mais avant qu'il y soit, ce cavalier sera parti. Il n'y a pas à balancer. Mon maître est dans sa chambre avec madame... (Ouvrant la porte.) Eh ! cavalier! seigneur cavalier !
Entre LISARDO.
LIS ARDO.
Eh bien?
CELIA
Vous nous avez causé ici bien de l'embarras.
LISARDO-
Je sais ce que je vous dois. Quoique je n'aie pas entendu tout fort clairement, parce que les voix m'arrivaient affaiblies, j'ai cepeniant compris que la maison était fort agitée.
CELIA
Allons, partons.
LISARDO.
Partons.
celia, à part.
Qu'il sorte une fois de la maison, et après, qu'on se batte, qu'on s'égorge dans la rue, j'en suis d'avance consolée.
EUe éteint le flambeau. — Sortent Lisardo et Celia. Entre DON FÉLIX.
DON FELIX
Avant qu'elle ne fût descendue pour m'éclairer, j'ai pu me cacher
Co» me il n est pas possible que don Félix entre par la porte <!e la chambre où Li-
dans un recoin de i 'escalier, enveloppé de mon manteau. Que ce temps m'a paru long! chaque minute était un siècle.'... On «Vira pas eu le loisii de renvoyer cet homme, et je doute qu'on s'y hasarde en pensant que je suis dans la rue... Feignons que je suis un valet de la maison, que je suis au fait de l'aventure : amenons le avec moi jusqu'à la rue, et là... que ma fureur et ma jalousie!... (77 s'approche de la porte de la chambre où était ¡Âsardo.) C'est bien là la porte de la chambre où il était... Pourquoi donc l'a-t-on ouverte? .. [Appelant à demi-voix.) Holà! seigneur cavalier, suivezmoi; n'ayez pas peur. {A part.) Il ne répond pas. {Appelant.) Seigneur cavalier !... {Avec colère.) Vous ne voulez pas répondre!... Vive Dieu! vous m'obligez par votre silence a vous aller chercher!
Il entre dans la pièce voisine.
Entre LAURA avec un flambeau.
LAURA, j'ai eu bien peur... Heureusement que ce n'était rien. Je croyais que mon père m'allait interroger sur la présence de don Félix; et c'était pour me dire qu'il partait demain matin pour la campagne... pour affaires.— Mais qu'est devenue Celia?... Où es-tu donc Celia?... Ils sont tous partis et m'ont laissée seule dans mon danger... Personne ne paraît... Hélas! que faire?... Don Félix doit être dans la rue tandis que ce cavalier est caché là. N'importe, il faut qu'il parte; il le faut avant tout. Je suis celle queje suis. {Elle s'approche de la porte.) Çà, cavalier, il est temps que vous partiez. Ne soyez pas étonné de me voir...
Entre DON FÉLIX.
DON FÉLIX
Ah! comment puis-je ne pas être étonné de vous voir, Laura?
LAURA
Qu'entends-je?
C'est moi.
Lui-même.
O ciel!
DON FÉLIX
O la plus légère des femmes, la plus perfide, la plus fausse!
sardo était caché, ni par la porte de l'appartement où Fabio et Laura viennent (rentrer, il faut nécessairement qu'il entre par une troisième porte, par ou sont sortis Lisaruo cl Celia; il faut, île plus, qu'il n'entre qu'un moment après leur sortie, parce (pie, san> c<-l;\ iï ies aurait rencontrés. Celte faute contre la loi du théâtre, qui ne veut pas que la soc-Uf. reste vidé, se retrouve fréquemment dans les dramatistes français qui appartie»-- «e-uta la première moitié du dix-septième siècle, sans excepter le grand Corneille.
DON FELIX
LAURA
DON FÉLIX
LAURA
LAURA
Qu'est-ce que cela signifia?
DON FEUX
Cela signifie qu'il y a un homme à cette heure que vous avez abusé long-temps, et qui est complètement désabusé... Cela signifie que cet homme renonce à vous pour jamais.
Je me meurs !
Adieu.
Pon Félix I
Adieu.
DON FÉLIX
II marche dans La chambre, elle ie suit. LAURA.
Mon bien! ma vie! monseigneur!
DON FÉLIX
Mon mal, ma perte et ma honte, que me voulez-vous?
LAURA
Je veux ne vous aimer plus*.
DON FÉLIX
Et moi, je vous crois, parce que vous le dites; car ce que vous
dites, je dois le *.oire. Car vous n'avez pas caché un homme là, danscette chambré, n'est-il pas vrai? Et vous ne m avez pas affirmé que I/i porte île ce côté était fermée? Et tout-a-l'heure vous n'avez point parie à moi en pensant parler à cet homme!... Oui, je vous crois, bien que je l'aie vu de mes yeux... Mais non, je n'Si rien vu... Malheur a moi d'être plus clairvoyant pour votre honneur que vousmême!... Adieu, Laura! adieu, Laura!
LAURA
Un moment, de grâce, arrêtez!... Avant de partir, écoutez-moi.
1 Mi mal, mi muerte, mi ofensa,
Que me quieres ! — Que te quiero?
Te '¡mero no mas...
Il v a ici un jeu de mois sur le mot querer, qui signifie ea mên.e temps, en espagnol, aimer et vouloir. La double signification de ce verbe a inspiré an poêle V i 1 1 « gas le dénptTcmenl d m» \* t'te pièce de vers pleine de charme que connaissent tontes les personnes t«ui s< sont occupées de littérature espagnole. Le poete raconte qu'il a vu un oiseau se plaindre de ce qu'un laboureur avait dérobé le nid ou l'oiseau avait laisse' sa compagne. llsuWaitle laboureur en voltigeant de branche en brandie, el il semblait lui dire ;
Dame, rustico fiero,
Mi dulce compañía. ■■
i <}ue le respondía
..s tico : • No quiero. •<
*Rcnds-nan sruel, n.a compagne cirérie. » Et cet homme ; lui rrpondait : « Je
£c veax pai pu ,p s'ai^nè g*5/. »
*? MAISON A DEUX i'ulUK:»
DOX FÉLIX.
Qu9i\ prétendriez-vous vouj excuser?
LÂLh.,
Oui, je le prétends.
don feux.
l'ai donc mal vu, moi?
LAURA
Qu'avez-vous vu ?
DON FÉLIX
!Jn homme qui était là dans votre chambre. Entre CELIA..
LAURA
M'était peut-être quelque domestique.
celia, sans voir don Félix.
Il est dans la rue, madame!
Eh bien !... c'était peut-être quelque domestique?
CELIA
Comment I le seigneur don Félix encore ici!
LAURA
líelas î toutes les apparences m'accusent... Il faut que Vate báeü
iu malheur, puisque je suis innocente.
DON FÉLIX
Sans doute, c'est moi qui suis coupable!
LAURA
Je vous estime et je vous aime tant, don Félix, malgré votre sévérité, queje ne vous dirai pas ce qui m'absout, de peur de vous affliger...
Voilà une merveilleuse délicatesse!... C'est ainsi qu'on se défend quand on n'a rien à répondre. Enfin, Laura, adieu.
LAURA
Considérez, je vous prie...
DON FÉLIX
Lâchez-moi !
LAURA
Vous ne vous en irez pas ainsi, don Félix.
DON FELIX
Vive Dieu ! si vous me retenez, je pousse un cri tel que je réYfciile votre père et queje lui dis qui vous êtes.
Don tfëlîx, votre langage est bien cruel.
DOX FÉLIX.
Se m'obligez pas à perdre le respect que je dois à votre beauté .• í* f ¿iousie tue le respect. — Adieu !
JOURNÉE II, SCÈNE il. ^
LAURA
Airéte-le, Celia.
CELIA
Je m'en garderais bier^
LAURA
ïe le retrouverai et je lui parlerai. Ah! Marcela, que de tour*
mens tu me causes!
Laura et Celia sortcsit.