SCÈNE I
Une chambre.
Enirent d'un côté LAURA et CELIA et, de l'autre, MARCELA avec sa mante etlécuyer HERRERA.
LAURA
Sois la bienvenue, Marcela.
MARCELA.
One je suis heureuse de te trouver riiez toi, ma chère!
LAURA
C'est moi au contraire qui le suis, puisque je reçois ta visite.
MARCELA.
Loin de là; quand tu sauras de quoi il s'agit, tu ne seras pas, je crois, trop contente.
-Je ne serai pas contente, an moins,, que je ne sache ce qui t'a* | mène. — Approche des sièges, Celia. Nous serons mieux icir plus tranquilles que dans la salle de réception.
HERRERA
A quelle heure faudra-t-il revenir chercher madame?
MARCELA.
À la nuit tombante, Herrera ; ce sera assez tôt.
HERRERA
Le serein es/ bien dangereux a cette heure-là. Mais, n'importe... puisque vous le voulez...
Il sort MARCELA.
Tu es mon amie, belle Laura, et, de plus, tu es noble et spirituelle. Je ne puis me confier mieux qu'à une femme qui a de l'amitié pour moi, et, en outre, de la noblesse et de l'esprit.
LAURA
Voilà des précautions oratoires bien extraordinaires. Tu excites ma curiosité I...
MARCELA.
Sommes-nous seules?
LAURA
Oui. Laisse-nous un moment, Celia.
MARCELA.
Celia peut rester. Je demandais si personne...
Non, il n'y a personne près d'ici. Commence, de grâce.
MARCELA.
Ecoute-moi, Laura, avec attention. — Mon frère, don Félix, a amené ces jours-ci à la maison un noble cavalier dont il est l'ami depuis long-temps, et qu'il a retrouvé récemment à Aranjuez. H est probable que mon frère se sera promptement repenti d'avoir offert cette hospitalité dont il n'avait pas prévu les inconvéniens; car, à peine arrivé avec son hôte, il exige que je leur cède à tous deux mon appartement, et que, retirée au fond de la maison, je vive là de telle sorte que son ami ignore ajamáis ma présence et même que j'existe. Sans doute mon frère a cru parer ainsi aux bavardages d'Ocaña, où l'on le blâmerait d'avoir logé chez lui un hôte aussi jeune quand il a une sœur à marier... Je ne dois pas oublier de te dire que la porte qui communique de son appartement actuel au miep, mon frère a eu le soin de la faire recouvrir d'une tapisserie, en guise de portière, afin que son ami ne vienne pas à soupçonner que la maison a un autre logement. Mais en voilà assez sur don Félix, qui s'imagine empêcher ainsi que son ami me voie et me parle; en voilà assez sur son ami, qui mange et dort à la maison sans se douter qu'une femme y habite; venons à moi. Toutes ces précautions que prend mon frère m'ont offensée, irritée; il n'y a rien qui excite la femme la plus soumise et la plus résignée comme le manque de confiance; cela même a causé souvent plus d'une imprudence fatale à l'honneur. Ainsi, quand on veut absolument ou-
i\ MAISON A DEUX PORTES.
Mier une chose, le tourment qu'on se donne pour l'oublier vous la rappelle ; ainsi, quand on cherche à s endormir, bon gré mal gré, les efforts qu'on fait pour s endormir chassent plus loin le sommeil: ainsi, quand on trouve dans un livre quelques lignes effacées, par cela seul qu'elles sont effacées, on est d'autant plus curieux de les lire. De même cette précaution de mon frère, Laura, a éveillé en moi un vif désir de voir si notre hôte était aussi distingué d'esprit que de figure, ce à quoi je n'aurais pas songé peut-être sans la défense de mon frère. Les hommes ont pour eux les majorats ; nous, la curiosité de la première femme a été notre partage. Donc, afin de pouvoir lui parler plus à mon aise sans qu'il sût qui lui parlait, un matin, de bonne heure, je suis sortie et je me suis rendue, en compagnie de Silvia, vers ce bouquet de peupliers qui est sur la route d'Aranjuez, près du couvent. Il devait passer parla. 11 est venu en effet, je l'ai appelé, et nous avons causé ensemble. Depuis, nous nous sommes revus là deux ou trois fois... Tu t'imagines d'après cela, Laura, que j'ai quelque secret penchant pour ce noble cavalier; cela est possible, mais ce n'est pas là ce qui m'inquiète; ce qui m'inquiète, le voici. Ce matin, tandis que je me tenais entre la porte et la tapisserie dont je te parlais tout-à-1'heure, j'ai entendu que notre hôte racontait en détail à mon frère notre aventure. Heureusement que Celia, -je puis le dire devant elle, — est venue les interrompre. Mais je n'en suis pas quitte pour ce premier péril. Notre hôte peut d'un moment à l'autre achever sa confidence, et mon frère, à qui il a déjà dit mes craintes d'être reconnue et ma disparition subite près de la maison, et à qui il a promis de me dépeindre, pourrait aisément me deviner. C'est pourquoi, Laura, il est essentiel, tu le vois, que je parle à ce jeune homme, afin de prévenir une indiscrétion qui me perdrait. A cet effet, je lui ai dépêché Silvia avec un billet de moi, où je lui dis qu'il me vienne voir dans cette maison, où je demeure.
LAURA
Tu agis un peu légèrement avec moi, ce me semble.
MARCELA,
I ardonne-lc-moi, je t'en prie, ma bonne Laura
LAURA
Non, vraiment, cela n'est pas bien; tu abuses un peu des droits de l'amitié. Avant d'écrire à ce jeune homme pour lui donner rendezvous Ni, tu aurais dû réfléchir que cela compromet ma renommée.
MARCELA.
3'ai bien réfléchi à tout, et je t'assure que tu n'as rien à craindre. Ce n'est pas moi qui aurais voulu t'exposer à rien de fâcheux, même pour mon amour, même pour mon honneur.
LAURA
Cependant ce jeune homme, en venant ici...
MARCELA.
Je te comprends; écoute. Ta maison a deux portes; j'ai recom mandé à Silvia de l'amener par la porte qui donne sur l'autre rue. De cette façon, ce jeune homme, en venant ici, lui qui est étranger à Ocafia, ne saura pas qu'il vient dans ta maison, et ainsi tu ne risques rien.
LAURA
Je risque qu'il prenne des informations, qu'il soit instruit demain de ce qu'il ignore aujourd'hui, et qu'il ne pense que c'est moi qu'il aura vue.
MARCELA.
Sois tranquille, je me suis vêtue exprès; j'ôterai ma mante et je recevrai sa visite comme si j'étais dans ma maison.
laura.
Fort bien. Mais mon père... s'il rentrait et qu'il rencontrât ici un homme?...
MARCELA.
Eh ! mon Dieu! Laura, il n'est pas sûr que ton père rentre de sitôt; et s'il rencontre ici un homme causant avec moi... Allons, Laura, ma bonne Laura, je t'en prie, rends-moi cet éminent service; je l'attends de ton amitié.
laura, à part,
11 m'est impossible de lui dire l'inconvénient que je redoute le plus; c'est que don Félix n'arrive, ne les surprenne l'un et l'autre, et qu'il ne pense que je favorise une liaison entre sa sœur et son ami.
Entre CELIA avec sa mante.
silvia, à Marcela.
J'ai parcouru vingt fois Ocana en tous sens avant de pouvoir ie trouver.
Et à la fin tu l'as trouvé?
SILVIA
Oui, madame. Je lui ai remis votre billet; il l'a lu rapidement, > marché derrière moi, et il fait sentinelle en ce moment à la por, que vous m'avez dite.
MARCELA.
Tu vois, Laura, il n'y a plus moyen de t'en défendre.
laura.
Je te sers à contre-cœur.
MARCELA.
Otc-moi, Celia, cette mante ; et toi, Silvia, va le chercher. ( Stiviti or t.) Pour toi, Laura, je n'ose pas te prier de demeurer.
LAURA
Non, Marcela; de toute façon j'aime mieux te laisser seuîe. Te i. 3
voilà maîtresse de ma maison; je te la recommande. [A part.) On est obligé d'en passer par bien des choses qui déplaisent quand on a une folle pour amie.
K île sor t a v vc G e 1 1 a .
Entre SILVIA, conduisant L1SARDO.
SILVIA
Vous êtes ici, seigneur, dans la maison de la dame voilée... que vous voyez maintenant le visage découvert.
Quel bonheur est le mien!
MARCELA.
Vous étiez, seigneur cavalier, bien éloigné de croire que mon caprice ou mon inquiétude vous irait chercher.
LISARDO.
J'avoue, madame, queje n'espérais guère une si haute fortune et mes vœux n'eussent osé y prétendre. Le bonheur et le manque de confiance se rencontrent quelquefois par hasard réunis.
MARCELA.
i\e vous flattez pas trop encore, seigneur cavalier.
LISARDO.
Il est vrai, madame, que je ne puis me réjouir jusqu'à ce que vous daigniez m'apprendre le motif...
MARCELA.
Quoiqu'il n'eût pas été impossible, seigneur cavalier, que je vous eusse engagé aujourd'hui à venir me trouver chez moi seulement pour avoir le plaisir de causer avec vous, cependant, je vous le con- Sesse, je n'aurais pas pris cette licence si je n'avais eu a me plaindre île vous à vous-même sans retard.
LISARDO.
Vous, madame, vous avez à vous plaindre de moi?
MARCELA.
Oui, et sur un sujet important.
LISARDO.
Sur un sujet important, madame? Vous me causez une surprise...
MARCELA.
Qui va cesser dans un moment.
Veuillez vous expliquer, madame. Si je suis coupable envers vous, instruisez-moi de ma faute, afin que je n'y retombe plus... Je serais désolé de vous offenser de nouveau en quoi que ce fût, bien que, certes, mon intention n'y soit pour rien.
MARCELA.
N'avez-vous pas ce matin commencé de raconter notre aventure à quelqu'un?... a un cavalier de cette ville, que l'on nomme don Félix?... et n'avez-vous pas été empêché d'achever votre récit par /arrivée d'une suivante?
joukxi:î: h, scène l 27
¿ISARDO».
Je vous entends, madame.
Cela est-il vrai?
Parfaitement vrai.
Et... que dites-vous?
MARCELA.
LISARDO»
MARCELA.
LISARDO.
Je dis, madame, que je ne chercherai pas à m'excuser, quoique cela me fût facile; car, madame, auprès d'une femme qui est si bien au fait de ce qui me concerne dans un pays où ie suis étranger, — d'une femme qui se cache a ce point d'un homme avec lequel je suis ami, — d'une femme qui tient dans la maison de cet homme une suivante qui lui rapporte mes discours, — je n'ai plus qu'à me taire et a me retirer; car, madame, avant d'être votre galant, j'étais l'ami de don Félix. Souffrez que je m'éloigne.
MARCELA.
Un moment, s'il vous plaît, de grâce.
LISARDO.
Tobéis, madame. {A part.) Maudit soit l'homme qui trahit l'amitié ï
MARCELA.
Je m'aperçois, seigneur cavalier, qu'aux détails que je vous donne vous soupçonnez que je suis la dame de don Félix. Eh bien I vous êtes dans l'erreur. Vous me croirez, si vous croyez à quelque chose : non seulement je ne suis pas, mais il est impossible que je sois jamais sa dame.
LISARDO.
Alors, madame, qui vous aurait appris mon nom? qui vous aurait si bien mise au courant de mes affaires? Par qui avez- vous su si bien à point ce que nous avons dit dans sa chambre nous deux?
MARCELA.
Pour lever tous vos doutes, qu'il suffise de vous répondre queje suis l'amie d'une noble et belle dame qu'il aime. Tout-àl'heure elle m'a parlé de lui, et de vous par occasion, et m'a fait part de ce qu'elle tenait de don Félix. Car, bien que votre ami soit un digne cavalier, vous savez qu'il n'y a de secret bien gardé que le secret qu'on ne sait pas... — Et maintenant je vous prie de ne pas lui achever votre histoire ; qu'il n'ait pas de vous sur mon compte de nouveaux renseignemens ; qu'il ignore que nous nous sommes vus et que vous connaissez ma maison. Car, s'il faut vous le dire, la moindre indiscrétion de votre part expose mon honneur, ou, tout au moins, ma vie.
LISARDO.
Tous mes doutes sont dissipés,, madame, sovez-en certaine; mais
il me vient une autre crainte qui me tourmente plus eneore. Caí onfin, si vous n'êtes pas...
Entre CELIA.
celia, bas, à Marcela.
Madame?
márcela, bas, à Celia.
Qu'y a-t-il, Celia?
celia, de même.
C'est mon maître qui arrive par le corridor.
márcela, de même.
Il ne me manquait plus que cela! Pourra-t-on sortir?
celia, de même.
Non, madame; mon maître vient par la même porte par laquelle ce cavalier est entré, et il ne convient pas qu'il soit instruit que nous avons à la maison une autre porte. — Le voici qui entre. márcela, à Lisardo.
Vous devinez, seigneur cavalier?...
LISARDO.
Oui, madame; que ferai-je?
celia.
il faut que vous vous cachiez dans cette chambre.
MARCBLA.
Vite, vite! car si l'on vous voyait...
LISARDO.
Vive Dieu! je suis perdu.
Il se cache dans une pièce voi&ine
Entre LAURA.
marcela, à part. Que de reproches elle a droit de me faire l
LAURA
Tu vois, Marcela, tu m'as mise dans une jolie position!
MARCELA.
Qui aurait pu prévoir que ton père serait sitôt de retour? Entre FAIÏIO.