‹ ThéâtreChapitre 97 sur 112 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une chambre dans le palais du gouverneur

Entrent LISARDA et FLERIDA , le visage recouvert de leurs manies; CAJWACllO les accompagne.

CAMACIIO.

C'est ici la maison, mesdames. J'ai traversé la ville en tous sens afin que vous ne fussiez pas suivies. Je gagerais que vous ne savez pas où vous êtes.

LISARDA.

Il est bien impossible que nous le sachions, étant venues recouvertes de nos mantes dans une chaise à porteurs dont les rideau* étaient tirés, et de laquelle nous ne sommes descendues qu'à l'entréo de cette pièce.

CAMACUO.

Mes ordres sont d'aller fermer la porte du dehors dès que vous serez arrivées. Demeurez ici. Cette chambre hospitalière est celle d'un jeune homme qui a du goût, et vous pouvez vous amuser à la regarder. Adieu, mesdames.

Il soit.

flerida, à part.

Je n'ai pas dit un mot afin de n'être pas reconnue par Camacho. Maintenant je ne doute plus que don César soit ici, puisque ses valets y sont. —Mais pourquoi Lisarda va-t-elle ainsi recouverte de sa man^e? Pourquoi, lui, se conduit-il à mon égard avec tant de mystère?... Qu'est-ce que cela signifie?... Dieu veuille que cela finisse bien!

LISARDA.

Respirons un peu ¡ci, Laura. Personne ne nous voit. {Elle relève sa mante, reconnaît la chambre et se trouble.) Que le ciel me

protège î

D'où vient votre surprise, madame?

LISARDA.

Je n'en sais rien, Laura. —Je me meurs!

FLERIDA.

Qu'avez-vous?

tîSARDA.

Ce que j'ai!... j'ai que je suis dans ma maison, quand j'espérais me cacher pour une entrevue queje dois avoir, vous présente, avec un homme. Cette chambre que vous voyez est celle de don Juan. Vous qui êtes depuis peu à la maison,' vous n'y êtes jamais entrée et ne pouvez la connaître; mais, moi, je la reconnais bien... L'appartement a une porte qui donne sur une autre rue... Comme jej suis venue sans regarder où j'allais et que la chaise nous a montées jusqu'ici, j'ai été prise au piège... Hélas ! hélas! je suis perdue! Et je ne puis me plaindre de personne! je suis perdue, et par ma tante!... Laissez-moi bien m'assurer que ce n'est pas une vaine illusion, que c'est la vérité... Mais non, je ne me trompais pas... le mal qui nous arrive n'est jamais que trop réel!... ces sièges, ces tableaux, ce secrétaire, ce miroir, ces tentures, ce sont bien les nôtres! c'est bien dans ma maison que je suis!... O ciel ! ô Dieu! — Mais pour cela je ne me rendrai pas lâchement à la fortune... S'il y a remède à tout, il y en a un sans doute à cela .. Une porte de cette hambre donne dans mon appartement. S'il y avait là quelau'uo

qui pût nous ouvrir, nous sortirions d'ici; c'est l'essentiel. Après, ii nous sera facile de nous excuser d'avoir manqué au rendez-vous. Et quand même... il n'importe. — Voyez un peu à travers la serrure, Laura, je vous prie.

FLERIDA .

Je vois Celia, madame, qui travaille assise près d'une fenêtre donnant sur le jardin.

Ecartez-vous un peu, que je l'appelle. (Appelant.) Tstî tstî Celia!... Tst! tst! Celia I... (A Florida.) Elle ne nous voit pas, et ne sachant de quel côté on l'appelle, elle tourne autour de la chambre comme une folle... (Appelant.) Par ici, Celia, par ici!

celia, du dehors.

Qui m'appelle? qui est-ce?

LISARDA.

C'est moj, Celia. Je te dirai après ce qui en est. Ouvre-moi cette porte au plus tôt, si tu peux.

celia, du dehors.

Mon maître doit en avoir la clef sur son secrétaire. Attendez un moment. Je cours la chercher.

LISA Kl) A.

Fais vite. — Ohî puisse-t-ellc revenir à temps !

FLERIDA.

Il sera trop tard.

LISARDA.

Pourquoi?

FLEIUDA.

J'entends ouvrir l'autre porte, et Ton entre. C'est un homme Í

LISARDA.

C'est don Juan!... que le ciel me soit en aide!... — Laura, ôtezmoi cette mante, et vous, couvrez-vous bien le visage... Quelque chose queje dise, ne me démentez pas, ne me trahissez pas. Sauvezmoi la vie et l'honneur!

Entre DON JUAN

don juan, à part. Elle n'est pas dans la première pièce; elle aura voulu visite; tout l'appartement. (Apercevant Lisarda.) Quoi! madame, cY*t

vous?

LISARDA.

Oui, seigneur don Juan, c'est moi! Comme cette dame vous attendait, je n'ai point voulu qu'elle fût seule, et je suis venue, en muant par cette porte qui donne chez moi, lui tenir compagnie jusqu'à votre arrivée. Vous êtes, sur ma foi! un galant comme il y jn a peu. Vous épousez une dame, et vous en courtisez une autre!

V< JUAN

Mais, madame. .1

LÏSARDA.

Taisez-yous, ne cherchez pas à vous excuser.

DON JUAN

Mais, madame, je ne...

LISARDA.

Vous n'êtes qu'un cavalier discourtois, qu'un amant ingrat et in-

fidèle.

DON JUAN

Est-ce que vous connaissez cette dame?

LISARDA.

Je n'ai pas besoin de la connaître ; elle ne m'a pas oflensée.

DON JUAN

Eh bien! écoutez et sachez...

Ne cherchez pas à vous excuser, don Juan. Je ne suis pas si éprise! Ce n'est pas la jalousie qui m'anime, c'est le sentiment d'un juste orgueil blessé. Vous recevez, dans ma maison et presque sous mes yeux, une femme voilée!... Elle entre ici dans une chaise à porteurs dont les rideaux sont tirés, suivie d'un écuyer à pied!. . Elle est accompagnée jusqu'à cette chambre par un valet que mes gens ne connaissent pas et qui, sans doute, vous sert de messager dans vos bonnes fortunes!... Je sais tout.

DON JUAN

Mais, madame...

Assez.

Apprenez, je vous prie.

LISARDA.

DON JUAN

LISARDA.

Finissons.

DON JUAN

C'est un de mes amis, madame, qui...

LISARDA.

Cela est trop vieux, trop usé... Vous voulez me laisser entendre^ n est-ce pas, que c'est un de vos amis qui vous a emprunté voUr chambre pour parler a une femme, service que les cavaliers se ren dent mutuellement? Voilà une belle excuse!

DON JUAN

Pour Dieu, madame, écoutez I

Quand une femme écoute des explications, c'est qu'elle veut être latisfaite. Moi, je ne veux pas l'être. Donnez-moi donc cette clef.

DON JUAN

Cette dame ne sortira pas que vous ne sachiez d'abord...

LISAKDA.

Je n'ai rien à savoir. Éloignez-vous de ce côté- (A Flerida.) Al

Ions, madame, partez, et fcl i citez-vous de ce que je suis celle que je suis. {Bas.) Pardonnez-rnoi, ma chère amie, j'y suis forcée. flerida, bas, à Lisarda.

Je vous admire.

don Juan, à part.

G cruelle loi de l'amitié!... {A Lisarda.) Eh bien ! madame, cette dame ne sortira pas que vous n'ayez entendu de sa bouche ma justification.

LISARDA.

Vous ne m'y contraindrez pas , j'espère.

DON juan, à Flerida.

Alors, vous, madame, dites si vous me connaissez, dites qui est votre amant, ou, vive Dieu! je dirai moi-même qui vous êtes.

LISARDA.

Il faut que votre cause soit bien mauvaise, pour vous emporter de la sorte !

Madame !

Que veux-tu?

J'ai ouvert.

Entre CELIA.

celia, bas, à Lisarda.

lisarda, bas, à Celia.

celia , de même.

lisarda , ae même.

Un peu tard, mais c'est bien.

celia, de même.

Qu'y a-t-il donc ?

lisarda, de même.

Rien... Devine-le. [Haut, à don Juan.) Vous voyez, la porte était ouverte.

DON JUAN

Je ne le nie pas non plus. — Hélas! voilà du monde qui vient. C'est votre père! Tout ce que je vous demande, madame, c'est de ne pas me perdre auprès de lui.

lisarda, à part.

Il faut d'abord songer à soi.

Entrent LE GOUVERNEUK, DON CÉSAR et CAMACHO. LE GOUVERNEUR.

Qu'est ceci donc? J'ai entendu vos voix en rentrant, et cela m'a engagé à venir voir ce qui se passait. — Vous ici, ma fille?

lisarda.

Je suis venue ici.

LE GOUVERNEUR

Dans quel but?

3 1 fi DE MAL m PIS.

LI SARDA.

Pour rendre visite à une dame.

LE GOUVERNEUR

A celte dame, sans doute? Qui est-elle?

LIS ARDA

Le seigneur don Juan vous le dira mieux que personne.

LE GOUVERNEUR

Certes, seigneur don Juan, il faut que vous ayez perdu l'esprit pour vous conduire ainsi dans ma maison! .. C'est vous, vous qui osez y introduire une dame!

DON JUAN

Eh bien! puisque vous m'accusez, vous aussi, je dirai tout, car la loi de l'amitié n'ordonne pas qu'un homme sacrifie pour son ami son honneur. Et comme mes révélations ne sauraient compromettre cette dame, — car personne ici n'ignore qu'elle est l'épouse de don César, — apprenez que vous voyez en elle la dame que vous gardez chez vous prisonnière et qui est sortie cette après-dînée pour parler à don César. Si j'ai commis une faute en favorisant le rendez vous d'un ami, je vous en demande humblement pardon.

flerida, à part.

Moi, j'ai voulu parler à don César!

don césar, à part.

Quelle peut être cette femme voilée?

LE GOUVERNEUR

Vous pouvez soulever votre mante, madame; vous êtes connue ici, et il n'y a pas grand mal d'être sortie pour parler à votre époux. Puis, je tiens à lui prouver promptement ce qu'il refuse de croire, que vous êtes Flerida.

Oui, seigneur, je la suis. Une autre que moi ne peut pas être cette femme infortunée.

Elle se découvre.

DON CÉSAR

Ciel ! que vois-je?

LE GOUVERNEUR

Eh bien ! don César, est-ce Flerida ? est-ce bien elle? Êtes- vous bien convaincu à cette heure?

don césar.

Oui, seigneur, mais...

LE GOUVERNEUR

Ce n'était pas bien à vous, don César, de me soutenir là-bas qu'il ¡Hait impossible que ce fût elle, lorsque vous étiez au moment de venir la rejoindre ici.

DON césar.

Mais, seigneur...

usard'a, à part, après avoir fait signe à, don César de se taire.

S'il faut renonci ; à ï amour, conservons du moins l'honneur.

[Haut.) S.i vous voulez que je vous dise à tous le mot de cette énigme, — sachez donc que c'est moi qui ai mené ici la belle Herida pour qu'elle ne se confiât pas à une autre, et pour apprendre au seigneur don Juan à ne pas prêter ia maison de sa femme à ses amis.

flerida, bas, à Usar da.

A quoi bon chercher le comment, puisque je recouvre l'honneur?

don césar, bas, à Lisarda.

Et moi, puisque vous le voulez ainsi, je ne vous contredis pas.

lisarda, bus, à don César et à Flerida. • Le plaisir de faire votre bonheur m'ote ma peine.

LE GOUVERNEUR

Puisque l'amour vous y convie, don Juan et Lisarda, rapatrieavous et donnez-vous la main.

LISARDA.

Voici la mienne.

DON JUAN'

Ma foi est à vous pour la vie.

camacuo, au public.

C'est le cas ou jamais, à présent qu'ils sont mariés, d'appliquer e dicton populaire : «De mal en pis.» Et ainsi, Ite, comedia estK don césar, au public.

Et, comme une noble assemblée, ayez la bienveillance de pardonner les fautes de l'auteur qui se met à vos pieds.

1 Ite, comedia est, c'est à-dire, allez-vous-en, la comedie est lime. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la parodie des paroles que le prêtre prononce à la lin de la messe pour congédier les assisians : Ite. rnissa est. On pourrait s'itonner que Calderón, qui fiait dans les ordres sacrés, se soil permis de plaisanter sur un pareil sujet. Mais or.tre qu'une plaisanterie de cette espèce n'est guère dangereuse dans un pays où le sentiment religieux domine, il faut remarquer que celle-ci est en soi assez innocente, e} çue l'auteur l'a placée dans la bouche du gracioso, qui est toujours i ûemi fo«.

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