ACTE III
BEETHOVEN. — Oui, madame. Je devrais me mépriser moi-même. Je mériterais le mépris de tous les honnêtes gens, le mépris de ma muse —
LA PRINCESSE. — Je comprends ces scrupules qui vous honorent. Vous me connaissez, mon ami. Vous savez que je ne vous demande jamais rien qui ne soit digne de vous. Je prise trop pour cela votre art, votre génie pour lequel j'éprouve la plus grande, la plus sainte admiration et le plus profond respect. Et pourtant je vous prie de jouer devant les officiers français —
BEETHOVEN, avec douleur. — Oh! Vous aussi!
LA PRINCESSE. — Oui, parce que vous le pouvez, sans renier votre art, parce que Napoléon est certainement un bienfaiteur des hommes, et en première ligne de notre malheureuse Pologne contre laquelle trois puissances voisines ont commis le plus grand des crimes et que lui, l'Empereur, sauve maintenant d'une atroce et barbare tyrannie. Rappelezvous donc, Louis, qu'il n'y a pas onze ans la brute de Souvaroff...
LICHNOWSKY, exaspéré. — Oh. celui-là! Celuilà!
LA PRINCESSE — Après avoir réprimé l'insurrection et repris Varsovie, fit noyer dans la Vistule ou massacrer douze mille habitants sans défense parce que les Polonais avaient osé chasser de chez eux les Moscovites qui leur avaient tout volé, leur pays, leurs biens, leurs libertés.
LICHNOWSKY . — Ah, les monstres! Et ceux qui ne veulent pas se soumettre sont obligés d'errer san*
58 BEETHOVEN OU l'hÉROÏQUE
îeu ni Heu à travers le monde, car s'ils restent en Pologne, ils gémissent sous le knout ou sont déportés dans l'horrible Sibérie. — Et les peuples de l'Europe assistent, indifférents, à ces crimes, la puissante Angleterre comme les autres —
LA PRINCESSE. — Seul Napoléon a entendu notre cri de détresse. Il accourt. De nos gorges il arrache ie vampire et nous rend le souffle et la vie et la liberté. Oh, vous, mon ami, vous qui, bien plus profondément que les autres hommes, vibrez aux souffrances humaines, vous comprendrez le noble geste de l'Empereur —
BEETHOVEN. — Pardon! Je ne sais rien de rien. Vous dites qu'il accourt pour délivrer la Pologne. Comment savez-vous cela? Moi je...
LICHNOWSKY l'interrompt. — J'allais vous le aire en vous demandant de jouer. Mais — la conversation a toujours dévié. — Le général Hulin vient de me montrer l'appel que l'Empereur adresse aux Polonais et qui nous engage à partir en guerre contr la Prusse et la Russie —
BEETHOVEN . — Les Russes aussi maintenant! Tout de même!
LICHNOWSKY . — Pour chasser l'oppresseur et reconquérir notre liberté. J'ai vu les signatures de Dombrowsky et de Kosziusko et j*ai signé aussi.
BEETHOVEN. — Ah!
LICHNOWSKY. — Oui. (Un temps.)
BEETHOVEN. — Et vous croyez qu'il veut rétablir la Pologne indépendante?