‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 38 sur 105 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

THERESE. — C'est donc pour cela que tu étais si souvent à la bibliothèque du château!

BEETHOVEN . — Pins je suis persuadé qu'ils se o-ompent.

THERESE, qui redoute qu'il ne veuille pas assiste' à la fête et qui en prévoit les conséquences. — Allons! Allons! Tu vas encore avoir ces idées-là!

BEETHOVEN . — Je ne vais pas les avoir, je les ai.

THERESE. — Tu as tort. Louis. Il faut t'en tenir aux raisons que mes cousins t'ont données. Moi. elles m'ont convaincue.

BEETHOVEN. — Oui, ils nous ont dit que des millions d'hommes admiraient Napoléon, qu'il n'était donc pas un despote. — Et tu l'as cru?

THERESE. — Parfaitement. Les despotes, on ne les admire pas, on les hait.

BEETHOVEN. — Mais il n'est pas vrai, Thérèse, que tant d'hommes et tant de peuples s'enthousiasment pour le Corse. Les Rhénans qui, il y a deux ans, ont été assez égarés pour l'acclamer, le haïssent maintenant parce que, depuis, leiirs yeux se sont ouverts, quand ils ont vu cet homme de proie s'ériger en protecteur (!) de toute l'Allemagne occidentale, provoquer la dissolution de l'Empire gernr»anique millénaire et ne chercher qu'à mcwceler, à diviser leur grande nation pour en feùre sa vassale. (Un temps. Elle se tait.) Et quant aux sentiments que Goethe éprouve pour Bonaparte, je peux te les dire. Tu sais que le duc de Saxe-Weimar dont il est

"72 BEETHOVEN OU l'HÉROïQUE

l'ami et le conseiller, combat comme général dans l'armée prussienne?

THERESE. — Oui, je sais —

BEETHOVEN. — Eh bien, d'après les journaux, l'arrogance du vainqueur d'Iéna qui se propose de détrôner le duc, a arraché au poète des larmes d'indignation. Il veut composer des chansons sur la honte infligée à son pays et les répandre dans le peuple pour qu'elles poussent tous les hommes valides à venger leur souverain, à le replacer sur son trône et à précipiter du sien le Corse oppresseur,

THERESE. — Goethe a dit cela?

BEETHOVEN . — Oui. — On nous oppose aussi que les Français portent leur empereur aux nues. Mais combien de temps cela durera-t-il! Maintenant ils sont grisés par ses prodigieux succès militaires, flattés par les récompenses magnifiques qu'il accorde à tous ceux qui le servent. Ils se dégriseront quand viendront les revers.

THERESE. — Les revers? Mais rien ne lui résiste. Il tombe sur ses ennemis comme la foudre.

BEETHOVEN. — Et Marengo! Il y était à deux doigts de la défaite. C'est un joueur qui se fie trop à son génie et qui tente trop la fortune. Maintenant il est jeune. Il vieillira. Son génie s'affaiblira, son aimée se fatiguera, comme celle d'Annibal, d'Alexandre. La fortune, un jour, le délaissera. — Et puis avec ses succès son ambition grandit toujours au point qu'elle ne connaît plus de bornes, qu'elle le brouillera inévitablement avec l'Europe entière et le conduira, lui et son peuple, à l'abîme.

Page 1