ACTE I H
JULES. — C'était lui avouer ta jeunesse malheureuse.
GEORGES. — Oui, et j'ai dû lui raconter le? nombreux déboires de mon père dans sa profession de cordonnier, sa longue maladie et sa mort prématurée, le bonheur que j'eus de pouvoir, grâce à des bourses, achever mes études. Bref, tout ce que tu sais. Je lui ai dit encore que mes leçons particulières ne me permettaient pas de vivre et que, pour avoir une position meilleure, je devrais peut-être partir bientôt.
JULES. - Et alors?
GEORGES. — Cette nouvelle l'a rendue triste.
JULES. — Vraiment? Elle a montré que ton départ lui causerait de la peine?
GEORGES. — Très grave, elle a dit : Alors il faudra bien attendre encore.
JULES. — Et rien d'autre?
GEORGES. — D'autre? — Non. Mais quand, un peu mquiet, je lui ai demandé si elle me resterait .hdèle et attendrait que plus rien ne s'opposât à notre mariage, elle a répondu : Oui. Et quand alors je l'ai attirée à moi, elle n'a plus opposé de résistance, au contraire, elle m'a embrassé, confirmant ainsi la promesse qu'elle venait de me faire. — Eh bien! Est-ce clair à présent? M'aime-t-elle?
JULES. — -Non, Georges. Elle ne t'aime pas.
GEORiiES, se redressant, très étonné. — Ah!
Et pour quelles raisons ne crois-tu pas à son amour malgré... ?
JULES. — Parce que toute son attitude trahit la vaniteuse, la comédienne.
GEORGES. —Mai»...
JULES. — Oui, elle t*a dit qu'elle t* aimait. Sans doute, en ce moment-là tu lui plaisais. Mais ces mots n'ont pas jailli du fond de son âme. Tu as flatté sa vanité et c'est celle-ci qui t'a répondu. — Elle t'a promis aussi de te rester fidèle, et elle t'a embrassé. Mais après tes tristes confidences, bien que désenchantée, pouvait-elle te refuser ce baiser, cette promesse? Elle aurait rompu avec éclat, provoqué tes reproches, enflammé ta colère. Elle a donc préféré te laisser tes illusions. Aussi bien tw venais de lui dire que tu partirais sous peu.
GEORGES. — Alors ce baiser, loin d'être un gage d'amour —
JULES. — N'avait pour elle aucune importance. (Ils se taisent.)
GEORGES (le regarde un moment, de plus en plus étonné. Puis :) — Allons. Jules! Parlons sérieusement. (Tout ce qui suit, assez vivement.)
JULES. — Mais, Georges, tu me connais, voyons. Si d'ordinaire je suis gai, je n'ai jamais été un de ces blagueurs qui aiment à contredire leurs camarades, pour leur faire de la peine.
GEORGES. — C'est vrai.
JULES. — Je te parle en ami qui veut t' ouvrir les yeux et empêcher que cette femme ne cause ton malheur. D'abord elle se froisse de te voir si peu ambitieux. C'est là que tu commences à lui déplaire.