ACTE I
JULES. — Et cette déclaration qui devait jolinvent la flatter, brisa sa résistance?
GEORGES. — Pas tout de suite. « Les artistes n, fit-elle, ont tellement l'habitude d'imaginer des sentiments intenses et de leur donner l'expression la plus enflammée, que je ne sais si je puis ajouter fol à tout ce que vous me dites. » Ah! Persister ainsi dans la méfiance! Croire simulé mon ardent et profond amour! « Si c'est là », lui ai-je répondu, « le résultat de mes aspirations poétiques, si je devais désespérer de te faire partager ma tendresse, je préférerais livrer mes manuscrits aux flammes. Pour moi la poésie, la splendeur du monde entier ne sont rien sans les divines ivresses de l'amour, et pour conquérir ton an:K>ur, sans hésiter, j'abandonnerais tout, même la poésie. »
JULES. — Tu ferais cela? Pour cette femme?
GEORGES. — Oui, s'il le fallait. Mais ne craignons rien, ce ne sera pas nécessaire.
JULES. — Alors, cette fois, tu l'as convaincue enfin?
GEORGES. — Oui.
JULES. — Elle est tombée dans tes bras?
GEORGES. — Elle a dit qu'elle m'aimait aussi. J'allais l'embrasser et — tu peux me croire — elle n'aurait plus reculé, mais — — à propos de poésie, elle a parlé de la pièce que je viens de finir et m'a vivement engagé à la faire jouer à Bruxelles, à mettre tout en oeuvre pour devenir célèbre.
JULES. — Ahf
ilti LA CONQUÊTE DU BONHEUR
GEORGES. — Oui. Et la conversation a dévié un moment. Quand depuis des années la misère vous étreint, à la fin elle jette par terre votre ambition et vous habitue à vous contenter de peu. Et — j'en rougis maintenant — devant Ida j'ai trahi cette modestie timide et indigne d'un poète. Je lui ai répondu que mon rêve aussi avait toujours été de voir réussir mes efforts littéraires, mais que la gloire ne souriait pas à qui le désirait, qu'elle choisissait elle-même ses favoris, qu'au surplus il fallait d'abord vivre et qu'après tout la position de professeur n'était pas à dédaigner.
JULES. — Et alors?
GEORGES. — Elle insista, en vantant la situation autrement brillante de l'artiste tant soit peu connu qui, délivré de tout souci matériel, ne vit que pour son art, son idéal. Mais à cela encore le prolétaire qui, en moi, était plus fort que le poète, répondit : Ce serait trop beau. Je ne suis pas ambitieux à ce point.
JULES. — Cette réponse la froissa?
GEORGES. — En effet, elle n'eut pas l'air satisfaite. « Tu repousses ton bonheur. » fit-elle. — Et j'ai dû lui dire qu'elle me comprenait mal, que j'avais langui longtemps, follement après le bonheur et qvie je n'allais pas maintenant le repousser lorsqu'enfin il m' apparaissait en elle, en sa beauté souveraùne, mais que je ne pouvais pas si vite m'habituer à cette éblouissante lumière, moi qui trop longtemps, hélas, avait tâtonné dans la froide et morne nuit.